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Il n'est pas italien, il n'est pas historien, mais il a été témoin des débuts du fascisme en Italie car, jeune diplomate du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, Ivo Andrić fut en poste auprès de Saint-Siège en 1920-1921 puis à Trieste en 1922.

Ce recueil n'est ni un essai théorique, ni une relation débordant de faits, mais une chronique intermittente, une série d'articles publiés dans la presse de Zagreb entre 1921 et 1926. Andrić a le mérite de vouloir éviter une interprétation rigide et idéologique du fascisme. Écartant la grille marxiste comme les préjugés anticommunistes, il recherche les raisons du phénomène dans la guerre elle-même : « Il prend sa source en 1914, l'époque du combat acharné opposant interventionnistes et neutralistes ». Il ne fait pas de Mussolini un "deus ex machina" mais un dangereux leader opportuniste. En peu de pages, il rappelle les espoirs révolutionnaires des interventionnistes, les immenses déceptions des foules, puis le raz-de-marée socialiste de 1918 et 1919 retombant après de « longs palabres » sans avoir rien changé. Le pouvoir est à terre. Mussolini le ramasse.

À peine constitué le gouvernement fasciste traverse la crise qu'il a provoquée en éliminant Matteotti avec ses hommes de main. Dans l'article du 16 août 1924, l'auteur souligne plus le caractère criminel de « cette clique d'arrivistes » et de « cette poignée de desperados » que le Duce a utilisés qu'il ne souligne la vilenie du chef du gouvernement. Ses "chemises noires" ont été pris de vertige, énivrés par « les faveurs d'un Etat qui leur est rapidement monté à la tête ». Le 1er février 1925 il se demande « de quelle manière et à quel moment le fascisme va-t-il quitter le pouvoir » – après un bain de sang ou au terme d'une crise politique. En attendant, « dans un pays accoutumé à l'emphase et au paradoxe », Mussolini joue de « la versatilité des masses italiennes » ; l'année 1926 voit le renforcement de sa dictature, et le fascisme s'internationaliser. « Un mouvement élémentaire, vulgaire et cruel, dogmatique et exclusif, tapageur et violent, voilà ce qu'était le fascisme depuis son émergence, et ces traits se marquaient toujours plus à mesure de son développement.»

L'écrivain Andrić inclut dans ces analyses du fascisme des premières années une brillante critique d'ouvrages d'actualités de Marinetti — car il y a proximité entre futurisme et fascisme —  et de Gabriele d'Annunzio qui s'empara de Fiume pour l'Italie. Si l'auteur "yougoslave" apprécie leur style, il condamne le contenu de leurs livres relatant leur rôle dans la guerre : « vulgarité » de l'un, « vide sonore » de l'autre.

J'avoue avoir été parfois plus sensible à la lecture de cette œuvre "inattendue" du prix Nobel —et tout juste publiée en 2012— qu'au talent prêté au conteur serbe décédé en 1975.

• Ivo Andrić : La Naissance du fascisme. Traduit par Alain Cappon. Éditions Non Lieu, 2012, 109 pages. 

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Monument à Matteotti. Lungotevere Arnaldo de Brescia, Rome (photo Mapero)

Photo Mapero

Tag(s) : #HISTOIRE 1900 - 2000, #ITALIE
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