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— La revue Sciences Humaines a publié en octobre un numéro thématique "De la pensée aux E.U." avec un article de synthèse signé L. Henneton :

DIEU PEUT-IL FAIRE L'ELECTION ?

« Aux États-Unis, les candidats à la présidence se doivent d’afficher leur foi, garante de leur morale. Ce constat s’explique par l’histoire de ce pays.
L’omniprésence du religieux dans la vie politique états-unienne, accrue pendant les longues campagnes électorales, peut surprendre, voire sembler incongrue à l’observateur français. C’est que si le premier amendement à la Constitution interdit à l’État de favoriser une Église en particulier et garantit le « libre exercice » de leur foi aux citoyens américains, il n’a pas pour fonction de séparer le politique du religieux, ni de tenir l’espace public à l’écart de toute manifestation du religieux.

Aux États-Unis, il semble difficile sinon impossible d’être élu à la présidence ou au Congrès sans faire preuve d’une religiosité ostentatoire, considérée comme preuve de moralité. En effet, pour 53 % des Américains (contre 15 % des Français), l’éthique est conditionnée par la croyance. Si la foi d’un candidat est sincère mais discrète, s’il considère que c’est une affaire privée entre lui et son Dieu, son élection sera difficile. La candidature d’un non-croyant ne serait probablement même pas envisageable : un sondage récent nous apprend que 40 % des Américains déclarent qu’ils ne voteront jamais pour un candidat athée. Certains États interdisent d’ailleurs aux athées d’occuper des fonctions politiques – ce qui est parfaitement contraire à la Constitution, qui interdit les discriminations religieuses.

Ainsi, le catholique John Kerry en 2004, mais aussi l’orthodoxe Michael Dukakis en 1988 ou le presbytérien Walter Mondale en 1984 pâtirent de leur refus d’instrumentaliser la foi à des fins électoralistes. Il serait cependant erroné de considérer que les démocrates sont victimes d’un système qui avantage les théocrates républicains. En effet, John McCain, George Bush père ou plus récemment Mitt Romney, tous républicains, ont dû forcer leur nature pour parler de leur foi ou la mettre en scène, au contraire des démocrates Jimmy Carter, le premier président born again, élu en 1976, ou de Bill Clinton, baptiste du Sud comme J. Carter et à qui l’électorat n’a jamais tenu rigueur de ses écarts. Plus récemment, Barack Obama, le premier président non évangélique depuis G. Bush père, a plaidé pour une réconciliation des démocrates avec une religiosité décomplexée, qui ne doit pas, selon lui, être le monopole de la droite.

Au début de la guerre froide, un autre démocrate, Harry Truman, baptiste très croyant, postulait que les États-Unis se distinguaient de l’URSS et de ses satellites, athées et matérialistes, par leur religiosité, condition sine qua non à ses yeux de la liberté et de la démocratie. Son successeur, le républicain Dwight D. Eisenhower, déclara notamment que « notre gouvernement n’a de sens que s’il repose sur une foi profonde – peu importe laquelle ». C’est pendant la présidence de D.D. Eisenhower (1952-1960) qu’une véritable religion civile, œcuménique et générique (protestante, catholique et juive) fut mise en place par voie législative, qui devait agir comme ciment identitaire et comme arme culturelle contre les puissances communistes. Ainsi, la devise nationale – laïque – formulée par les Pères fondateurs et inspirée par les Lumières, « E pluribus unum », de la diversité à l’unité, fut remplacée par « In God We Trust ». L’idée d’un creuset identitaire où se fondent les immigrants de toutes origines en une seule et même nation était supplantée par l’expression de la fidélité à Dieu et à sa providence. De même, dans le serment d’allégeance, récité tous les matins par les écoliers du pays, « one nation » fut complété par « one nation under God ». Dans ce dispositif, le président apparaissait comme une sorte de « pasteur-en-chef » de la nation.

Un héritage antipapiste

Pourtant, loin d’être une histoire apaisée de la diversité et du pluralisme, l’histoire religieuse des États-Unis a longtemps été marquée au fer de l’intolérance, de l’antipapisme virulent de la majorité protestante. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le catholicisme est associé d’abord à l’Espagne puis à la France de Louis XIV. Il est synonyme d’autoritarisme et d’obscurantisme et sert de repoussoir dans la création d’une identité britannique puis américaine, associant protestantisme, liberté et modernité. Au cours des guerres impériales du XVIIIe siècle, l’ennemi français, catholique et bourbon, est systématiquement comparé à la Bête de l’Apocalypse. L’Amérique protestante, qui triomphe des forces de l’Antéchrist français lors de la guerre de Sept Ans (1756-1763), se voit volontiers comme protégée par Dieu, comme un nouvel Israël, une construction identitaire héritée des puritains de Nouvelle-Angleterre du siècle précédent, finalement étendue à l’ensemble des colonies ensuite révoltées contre la métropole britannique – paradoxalement aussi comparée à l’Antéchrist pour les besoins de la cause.


Au cours du XIXe siècle, l’anticatholicisme s’accentue au gré de l’immigration irlandaise et allemande, particulièrement soutenue dans les années 1840-1850. Un couvent est incendié à Boston en toute impunité (1834) et des émeutes se soldent par des dizaines de morts à Philadelphie en 1844. Dans le même temps fleurit toute une littérature dite « de couvent », sensationnaliste à souhait, qualifiée de « pornographie des puritains » par l’historien Richard Hofstadter. Sur le mode du témoignage de rescapées, il y est question des crimes et des indicibles paillardises prétendument commis derrière les murs des couvents. Par ailleurs, depuis le xvie siècle, les protestants reprochent aux catholiques leur obéissance aveugle au « despote » du Vatican, ce qui pose le problème – politique – de la loyauté. En effet, peut-on être à la fois fidèle au gouvernement américain et obéir au pape ? Un catholique peut-il être un véritable patriote américain ? Le catholicisme a donc été longtemps le parti de l’étranger, comme le sera le communisme pendant la guerre froide.


Les identités religieuses, dès le XIXe siècle, contribuent à façonner des alignements politiques. Les catholiques, comme la grande majorité des immigrants non britanniques, se rangent du côté démocrate. Le premier catholique à se porter candidat à la Maison Blanche, évidemment sous l’étiquette démocrate, fut le New-Yorkais Al Smith en 1928, qui incarnait par ailleurs l’opposition à la prohibition, alors encore en vigueur. L’annonce de sa candidature déchaîna un déferlement de publications farouchement anticatholiques, émanant notamment du Ku Klux Klan, et il fut largement battu par Herbert Hoover. En 1960, John Fitzgerald Kennedy, également démocrate, dut rassurer l’électorat à trois reprises en promettant que, s’il était élu, il ne serait pas à la solde du Vatican. Il reste à ce jour le seul catholique élu à la Maison Blanche.


Un important tournant se produisit au cours des années 1970. À la faveur du conflit avec les Soviétiques, athées, les présidents Harry Truman puis D.D. Eisenhower n’avaient eu de cesse de bâtir un consensus de la foi, qui permit de réintégrer les catholiques à la grande famille américaine. En 1973, la Cour suprême rendit l’arrêt Roe vs. Wade, qui reconnaissait l’avortement comme un droit constitutionnel et invalidait les lois le prohibant ou le restreignant. Les catholiques conservateurs s’allièrent en réaction avec les protestants conservateurs (évangéliques et fondamentalistes), s’opposant ainsi aux « libéraux », favorables à l’avortement et dans son sillage à d’autres causes comme les droits des minorités.


En 1979, cette alliance des conservatismes, avec l’adjonction des mormons, devint la Moral Majority, dont la figure de proue était le pasteur fondamentaliste Jerry Falwell, mais dont les principaux idéologues, Richard Viguerie et Paul Weyrich, étaient catholiques, de même que Phillys Schlafly, principale opposante à l’amendement consacrant l’égalité hommes-femmes. Si la Moral Majority se targua d’avoir fait élire Ronald Reagan en 1980, ce dernier ne parvint pas à rétablir la prière à l’école ou à faire interdire l’avortement. Elle fut dissoute en 1989 et Pat Robertson, un autre fondamentaliste, fonda la Christian Coalition, afin de pérenniser la droite religieuse.


Les catholiques, enjeu électoral nouveau


Aujourd’hui, les catholiques sont largement représentés au sommet de l’État et au sein des deux grands partis : six des neuf juges de la Cour suprême sont catholiques – deux furent nommés par George W. Bush (les trois autres sont juifs) ; sont également catholiques le speaker actuel de la Chambre des représentants, le républicain John Boehner, et son prédécesseur, la démocrate Nancy Pelosi, de même que deux des candidats malheureux à l’investiture républicaine, Newt Gingrich et l’ultraconservateur Rick Santorum, ainsi que les deux candidats à la vice-présidence, le sortant démocrate Joe Biden et son adversaire républicain Paul Ryan. Enfin, l’aumônier de la Chambre des représentants, le père Patrick Conroy, est un jésuite – ce qui aurait été impensable pendant l’essentiel de l’histoire américaine.


La désignation de P. Ryan à la place d’un évangélique (Sarah Palin était pentecôtiste) montre d’ailleurs à quel point les catholiques sont devenus un enjeu électoral considérable, puisqu’ils constituent 27 % de l’électorat. Les sondeurs distinguent généralement les catholiques blancs des« non-Blancs », essentiellement latinos, de plus en plus nombreux en raison de leur forte immigration, notamment dans les États du quart sud-est du pays, qui prennent une importance nouvelle. En 2004, G.W. Bush réussit à séduire une majorité de l’électorat catholique (52 %) malgré un adversaire démocrate pourtant lui-même catholique, J. Kerry. En 2008, une majorité de catholiques blancs vota pour le républicain J. McCain, mais B. Obama réussit à emporter l’ensemble de l’électorat catholique (54 %), un renversement considérable notamment dû à la reconquête de l’électorat latino catholique. On observe que le candidat qui emporte l’électorat catholique devient (ou reste) président.


L’électorat latino est lui-même doublement important : ­globalement enclin à soutenir un État interventionniste et redistributif pour des raisons économiques, donc à soutenir le parti démocrate, il est conservateur sur le plan social, ce qui peut le faire opter pour le candidat républicain. Par ailleurs, même s’il est toujours très largement catholique (64 %), il est de plus en plus gagné par les courants pentecôtistes protestants – 22 % des Latinos sont désormais protestants. Lors des élections de mi-mandat de 2010, les Latinos catholiques ont voté très massivement pour les candidats démocrates (69 % contre 19 %) alors que les Latinos protestants étaient bien plus divisés (45 % pour les démocrates, 41 % pour les républicains). Pour les deux partis principaux, la conquête ou la conservation du pouvoir passe désormais par la case latino.


Les clés religieuses du vote


L’élection présidentielle de 2012, d’ailleurs, est la première de l’histoire à ne compter aucun candidat « wasp » (white anglo-saxon protestant, protestant anglo-saxon blanc) ni aucun évangélique à la présidence ou à la vice-présidence. Mitt Romney est mormon, ce qui ne semble plus poser les problèmes que l’on annonçait en début de campagne : les évangéliques préféreront, semble-t-il, voter pour un candidat qu’ils ne considèrent même pas comme chrétien plutôt que de s’abstenir, et de faciliter ainsi la réélection d’un B. Obama qu’ils abhorrent. Les deux candidats à la vice-présidence, tous deux catholiques d’origine irlandaise, illustrent bien la diversité politique du catholicisme, entre l’idéal de justice sociale via l’interventionnisme d’État (J. Biden) et le conservatisme social traditionnel (P. Ryan). Cependant, P. Ryan n’a pas convaincu les évêques américains en justifiant son ultralibéralisme économique avec des arguments religieux. B. Obama, issu d’une petite Église protestante modérée (« mainline », non évangélique) a également utilisé des arguments bibliques pour justifier sa réforme du système de santé.


Parmi les déterminants religieux du vote, au-delà des étiquettes confessionnelles, on constate que l’assiduité de la pratique peut être corrélée avec l’appartenance politique. Ainsi, plus on va régulièrement à l’église ou au temple, plus on est susceptible de voter républicain, que l’on soit catholique ou protestant. À l’inverse, une pratique religieuse occasionnelle ou rare accompagne généralement un vote démocrate.


En plus de l’électorat catholique, on a beaucoup parlé après la réélection de G.W. Bush en 2004 de l’importance de la mobilisation de l’électorat évangélique. En 2004, les évangéliques ou born again s’étaient prononcés très largement pour le candidat républicain (79 %) ; en 2008, son successeur, J. McCain, n’était pas lui-même un born again, et sa victoire dans cet électorat d’un poids comparable à celui des catholiques s’en trouva légèrement amoindrie (73 %). Par ailleurs, la victoire de B. Obama se fit grâce à une mobilisation accrue des « non-affiliés », une catégorie aux contours assez vagues regroupant les croyants qui ne s’identifient à aucune Église, les agnostiques et les athées, un électorat traditionnellement favorable aux démocrates, mais dans des proportions variables et qui représente environ 16 % de la population.


Par ailleurs, les questions morales, liées à la vie (avortement, contraception, cellules souches), ou à la famille (mariage homosexuel), occupent lors des campagnes électorales une place d’autant plus importante que l’économie se porte bien. Autrement dit, elles sont susceptibles d’être éclipsées par une soudaine poussée du chômage, mais également une angoisse en matière de sécurité nationale.


En d’autres termes, une victoire électorale ne se fait pas uniquement sur des questions religieuses ni sur la mobilisation d’un seul groupe, mais d’un ensemble de groupes, dans des proportions variables. Ainsi, malgré des progrès parmi les évangéliques – et l’émergence d’une religious left, notamment parmi les jeunes évangéliques –, les démocrates n’emporteront jamais une majorité de ce groupe. En revanche, une forte mobilisation des non-affiliés, et des progrès parmi les Latinos protestants ou les évangéliques blancs sont les conditions d’une victoire démocrate.

La tolérance religieuse : jusqu'où ?


L’idéologie du creuset national ainsi que le premier amendement de la Constitution (qui interdit au Congrès des États-Unis d’adopter des lois limitant les libertés de religion, d’expression, de la presse…) constituent aux yeux de nombreux Américains les garanties d’un respect scrupuleux de la liberté et de la diversité religieuses. Les États-Unis, en effet, se représentent volontiers comme un pays fondé sur le principe de la tolérance et de la liberté de culte et de croyance. Par la voix du département d’État, par ailleurs, ils n’hésitent pas à critiquer les gouvernements qui, selon eux, enfreignent ces libertés, comme la France quand elle vote des lois interdisant les signes religieux ostentatoires à l’école ou qu’elle interdit le port de la burqa dans l’espace public.


L’islamophobie est pourtant loin d’être inconnue aux États-Unis, surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001. Ainsi, 17 % des Américains croyaient encore récemment que Barack Obama était musulman, un chiffre en augmentation de 5 points depuis 2008 ! Dans son propre camp, pendant les primaires de 2008, les spots de campagne en faveur de Hillary Clinton n’hésitaient pas à mentionner le deuxième prénom d’Obama – Hussein – afin de stimuler quelque réflexe xénophobe parmi les électeurs démocrates ! Plus récemment, un ancien militaire adepte de la « suprématie blanche » a tué plusieurs sikhs près de Chicago en pensant qu’il s’agissait de talibans.


Tout au long de l’histoire, la diversité ethnique et religieuse issue des vagues migratoires successives – et de la scissiparité inhérente au protestantisme – a fait des États-Unis un véritable conservatoire des sensibilités religieuses. Pourtant, loin de se fondre dans une identité nouvelle, les identités ethniques et religieuses des migrants européens se sont cristallisées une fois en Amérique, en une sorte de réflexe de survie culturelle. Ainsi, au XVIIIe siècle, les immigrants nord-irlandais et écossais se regroupèrent autour de l’Église presbytérienne, qui était l’Église officielle d’Écosse. Les Allemands étaient critiqués car ils gardaient leur langue : on les disait inassimilables. Même au sein du catholicisme, souvent considéré comme monolithique, la diversité des conceptions cultuelles fut source de tensions au XIXe siècle : la hiérarchie, initialement d’origine française, était mal vue des fidèles, majoritairement irlandais et allemands, lesquels étaient en désaccord sur le rituel. Les Irlandais étaient en faveur d’un culte plutôt simple et dépouillé alors que les Allemands préféraient la pompe et la magnificence. Plus tard dans le siècle, l’immigration polonaise et surtout italienne – pieuse mais assez anticléricale –vint encore complexifier l’équation.»


Lauric Henneton

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• Compte-rendu du livre de Célia Belin, Jésus est juif en Amérique. Droite évangélique et lobbies chrétiens pro-Israël. Fayard, 2011.

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