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« Yersinia pestis ». Alexandre Yersin, né suisse et devenu français pour avoir fait partie des protégés de Pasteur, est surtout connu comme vainqueur de la peste. Mais ne croyez pas que ce livre se limite à retracer une importante découverte. Patrick Deville-fnac.pngDeville, qui a déjà emmené ses lecteurs au Cambodge au temps où Henri Mouhot découvrait Angkor, renouvelle l'expédition, au Vietnam cette fois. En fait, en Indochine, comme on disait à l'époque coloniale. L'aventurier n'était pas fait pour rester longtemps en Europe : la vie de laboratoire et Paris finissant par lui peser, il partit médecin sur des cargos, entre Saïgon et Manille notamment, avant de poser son sac à Nha Trang où il se construisit une maison à étages au bord de la mer. Bientôt Paris et ses collègues de l'Institut Pasteur se rappelaient à lui : par exemple pour l'envoyer en mission à Hong Kong et Canton touchées par la peste. Une fois le bacille isolé et le vaccin mis au point, Yersin s'adonna sans cesse à de nouvelles recherches, tout en restant motivé par les innovations technologiques de son temps. Il a été à l'origine de la fortune de Dalat, station d'altitude au bord d'un lac, et de l'introduction de la culture du café et de l'hévéa dans la région. L'exploitation du vaccin contre la peste bovine, puis le caoutchouc, enrichirent cet homme seul qui légua tout à l'Institut Pasteur.

• Mais résumer ainsi à grands traits la carrière de Yersin laisserait de côté la richesse de ce livre qui n'est pas qu'une biographie de deux-cents pages. En plus de Yersin, le lecteur fait connaissance avec les chercheurs (Calmette, Roux, etc), avec Paul Doumer, gouverneur de l'Indochine, et devenu un ami. L'homme de science est un passionné de technologies, d'objets nouveaux comme les voitures Serpollet avant la Grande Guerre. D'où la première automobile à rouler dans les rues d'Hanoï. Cet homme qui déteste la guerre et la politique — « toute cette saleté de la politique » — se passionne toute sa vie pour ce qui est nouveau : la radio, le cinéma, la photographie, les avions... avant de découvrir les classiques latins à la fin de ses jours.

• Deville a une façon bien à lui de raconter toute une époque, quand la France était un pays moderne — de 1886 quand Yersin s'installe à Paris, à 1943 année de la mort de son héros. Récit nerveux, phrases courtes, parfois mises au régime sans verbe. Et surtout un double fil narratif qui fonde la véritable originalité de cette biographie déguisée en roman et que le Seuil publie dans sa collection "Fiction & Cie"! Outre une narration principale qui suit la carrière de Yersin, un récit secondaire suit cet homme de plus de soixante-dix ans qui prend l'avion au Bourget à la fin du mois de mai 1940, en direction de Saïgon. Les forces allemandes ont épargné cet aéroport pour que l'avion d'Hitler puisse s'y poser quelques jours plus tard. L'avion qui emmène Yersin en Orient est en fait un hydravion! Un LeO H-242 : « son fuselage est en duralumin anodisé ». Lecteurs compulsifs d'histoires romantiques, passez votre chemin ! Yersin n'est pas un conquérant des cœurs féminins, pas plus à Hanoï qu'à Paris. Vous ne saurez rien non plus des bordels annamites ni des fumeries d'opium de Saïgon. Reste un roman vrai de la IIIè République.

Patrick Deville  :  Peste & Choléra. Seuil, 2012, 219 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
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