Après le bleu, Michel Pastoureau s'est consacré au noir et il livre ses recherches selon un plan chronologique. Le noir a une histoire qui est faite d'alternance de faveur et de défaveur. Le vêtement tient une place importante dans la réflexion de notre historien qui souhaite se limiter aux sociétés européennes. À l'heure de l'histoire "connectée" ou de la "world history", une telle prudence doit être soulignée :  « l'historien que je suis n'est pas compétent pour parler de la planète entière et n'a pas goût à compiler, de troisième ou quatrième main, des travaux conduits par d'autres chercheurs sur les cultures européennes. Pour ne pas écrire de bêtises, pour ne pas piller les travaux des autres…»

Même si la "fiancée" du Cantique des cantiques chante « Je suis noire mais je suis belle », le noir est la couleur biblique du chaos et des ténèbres. « Dès les premiers temps du christianisme, l'enfer est noir et rouge, deux couleurs qui resteront pendant longtemps les siennes et celles du Diable.» Le bestiaire du Diable place en tête le corbeau : « un chrétien ne mange pas d'oiseaux noirs.» Le noir est négatif et le blanc positif. Cependant le noir devient aussi un signe d'humilité : c'est l'habit des bénédictins à l'époque carolingienne. Il y avait donc une certaine ambiguïté.

« L'époque féodale est en Occident la grande époque du "mauvais noir".» Le système des sept Empereur.gifpéchés capitaux s'est mis en place vers 1200, et « chacun commence à être associé à une couleur privilégiée : l'orgueil et la luxure au rouge, l'envie au jaune, la goinfrerie au vert, la paresse au blanc, la colère et l'avarice au noir.»  C'est aussi le temps où saint Bernard fait le procès des couleurs, y compris du noir et du blanc, quand leur densité gêne le contact avec le divin. L'ordre cistercien souhaite n'user que d'étoffes non teintes, qui passeront à une sorte de blanc en fonction des méthodes de teinture. L'héraldique organise les couleurs et la place du noir parmi elles — groupe 1 avec or (jaune), argent (blanc), groupe 2 avec gueules (rouge), azur (bleu), sinople (vert), et sable (noir)— ainsi est créé un système qui interdit de juxtaposer deux couleurs du même groupe. « Si le champ de l'écu est blanc, le lion pourra être noir, bleu, jaune ou vert, mais pas jaune.» L'empereur romain-germanique arbore sur ses armoiries une grande aigle noire ("d'or, à l'aigle de sable").

Le noir devient à la mode après la Grande Peste. Les lois somptuaires se multiplient dans toute la Chrétienté y compris les nobles. Certaines professions adoptent le noir pour le long terme. Vers 1430, Balthazar est représenté avec une peau noire, de même que l'était déjà saint Maurice l'africain. Si les techniques de la teinture en noir sont nombreuses, elles ne donnent pas vraiment un noir dense et stable sur les tissus ; le noir tire sur le gris foncé, le marron ou le violet. À moins d'utiliser la noix de galle. C'est principalement l'encre d'imprimerie qui est d'un noir dense, surtout avec de l'ivoire brûlé. Les puissants de ce monde, Charles Quint comme Philippe II, s'habillent de noir.

Avec le noir, on va même graver les œuvres des grands peintres en passant par divers procédés de hachures, mais un grand coloriste tel que Rubens est souvent mécontent du résultat. Pour les cartes ou les blasons, vers 1630, le jésuite Silvestro Pietra Santa invente un système ingénieux : « des lignes verticales parallèles pour le rouge (gueules); des lignes horizontales pour le bleu (azur); des lignes obliques descendant de gauche à droite pour le vert (sinople); des lignes verticales et horizontales se croisant perpendiculairement pour le noir (sable); enfin un semé de petits points pour le jaune (or), et la surface blanche du papier laissée à nu pour le blanc (argent).»

La Réforme protestante choisit le noir — accompagné du gris et du blanc — contre les couleurs. Pour Calvin et Luther le rouge symbolise le luxe donc le péché et la folie des hommes. Les jansénistes suivent à peu près cette voie. La palette des peintres protestants s'oppose à la palette des peintres catholiques, prêts à soutenir l'art baroque pour orner les églises. « Le XVIIe siècle est un grand siècle noir, tant sur le plan social et religieux que sur le plan moral et symbolique. Jamais, probablement, les populations européennes n'ont été aussi malheureuses...» Protestants et catholiques s'habillent de noir.

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Selon Pastoureau, « la Réforme protestante, en répandant une conception pessimiste de l'existence humaine, favorise les croyances populaires aux forces surnaturelles et à la possibilité de s'allier avec elles pour mieux profiter de la vie, pour acquérir certains dons (voyance, mauvais œil), pour jeter des sorts, fabriquer des philtres, faire mourir le bétail, périr les récoltes, brûler les maisons et nuire ainsi à ses ennemis.» La chasse aux sorcières s'étend sur l'Allemagne, l'Angleterre et la France ; elle donne lieu à un triomphe du noir : nuit, messe noire, vêtements des juges et des bourreaux. Mais Isaac Newton (1642-1727) étudie les couleurs du spectre où il n'y a ni blanc ni noir.

Si l'âge des Lumières est un moment de triomphe des couleurs, dès la fin du siècle tout bascule et bientôt le poète romantique cultive "le Soleil noir de la mélancolie". Le roman noir connaît aussi un grand succès. Le noir devient la "couleur" des anarchistes comme des bourgeois distingués en costume ou en smoking noir. L'hécatombe de 1914-18 renforce sa fonction de deuil. Coco Chanel le met à la mode avec "la petite robe noire" et après 1950 même les sous-vêtements féminins se mettent au noir tandis que les peintres abstraits osent le noir et que Pierre Soulages lui donne d'étonnants reflets.

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Michel PASTOUREAU  -  Noir. Histoire d'une couleur  - Seuil, 2008, et Points, 2011, 270 pages (sans illustrations).

 

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