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Levons l'ambiguïté du titre : Zaffran, sociologue, s'intéresse au temps libre dont les adolescents ont besoin pour se construire, un temps à soi, "volé" aux temps sociaux contraignants (celui de l'école, de la famille, des activités extra-scolaires). Son enquête auprès d'élèves bordelais répond aux interrogations des politiques publiques face au désintérêt des adolescents pour les structures de loisirs organisés (centres de loisirs sportifs, artistiques, culturels ; séjours collectifs, scoutisme). Zaffran étudie comment les adultes y occupent les adolescents ; il dénonce leur regard méfiant sur cette classe d'âge, en France tout particulièrement, et met en Zaffran-copie-1.jpglumière les raisons du peu d'attirance des jeunes pour ces loisirs.


Jusqu'au siècle dernier l'adolescence n'existait guère ; les rites sociaux intégrateurs et la scolarité obligatoire cadraient son entrée dans le monde professionnel. Or, dans les sociétés modernes, l'école n'est plus intégratrice. Face à la rapidité et l'importance des transformations sociales, les adolescents ne peuvent apprendre que d'eux-mêmes et de leurs pairs : leurs parents ont connu une adolescence sans internet ni jeux video, sans consommation ni télé-réalité. Ni enfant, ni adulte, l'adolescent en quête d'autonomie tente de devenir sujet et affirme son individualité : il a besoin d'un temps à soi, pour soi et entre soi afin d'expérimenter sa liberté, afin d'échapper un moment au poids des contraintes institutionnelles et familiales. Car l'adolescent est double et gère difficilement la contradiction entre son désir d'autonomie et son besoin de l'encadrement sécurisant des adultes : un espace-temps libéré lui permet de garder l'équilibre : "lâchez-moi!"


Or, l'école maintient son contrôle hors ses murs jusque dans les structures de loisirs : les animateurs y imposent des règles, des activités, des objectifs ; angoissés de voir réussir leur jeune, les parents l'y poussent pour améliorer ses performances scolaires… Ces loisirs conçus pour eux sans les consulter, les adolescents s'en détournent : ils ne s'y sentent pas libres. En outre, surtout en France, éducateurs et parents craignent les réactions imprévisibles des adolescents, génératrices à leurs yeux de déviance individuelle comme de désordre social. Beaucoup d'adultes ont l'obsession de l'inactivité, la phobie de l'oisiveté. "Notre société fait la chasse à l'ennui": on préfère "surbooker" l'agenda d'un jeune dans l'objectif bien français de la rentabilité de l'action : surtout, ne pas "perdre son temps". Les adolescents ont besoin de relâcher cette pression.


Ils élaborent diverses stratégies, de petits arrangements avec professeurs et parents ; soit ils négocient, soit ils ont recours au mensonge, à l'absentéisme à la carte… mais sans entrer en rupture, ni fuir les temps contraignants : car alors il n'y a plus de plaisir au temps "volé". Certes cet espace-temps libéré varie selon le genre, le milieu social, le lieu de résidence : les jeunes proches du centre ville ne s'inventent pas le même espace que ceux vivant en banlieue. Mais, seul ou avec ses pairs, ou son copain (sa copine), au bas de l'immeuble ou lors d'une "descente en ville", l'automobilité, le bavardage, la consommation leur permettent de respirer.
L'excès d'encadrement induit nécessairement des réactions excessives des jeunes. Zaffran interpelle les adultes : l'ennui n'est pas avilissant, et un adolescent inactif ne s'ennuie pas toujours, alors qu'il s'ennuie souvent en cours quand l'activité proposée n'a pas d'intérêt pour lui! L'adolescence a besoin de l'ennui, temps pour rêver, penser à ses projets."Ne pas faire à leur place, sans trop laisser faire", c'est le "sale boulot de parents" selon le sociologue ; il les invite à modifier leur conception des adolescents et incite les politiques publiques à construire des loisirs non "pour" eux mais "avec" eux.

Joël ZAFFRAN  -  Le temps de l'adolescence - Entre contrainte et liberté
Presses Universitaires de Rennes, 2010, 186 pages.

 

Tag(s) : #EDUCATION, #PSYCHOLOGIE