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Une famille du Nordeste

Ce bref roman de 176 pages, publié au Brésil en 1975, est une pure merveille. Une extraordinaire galerie de portraits et de petits riens révélateurs de la société brésilienne du Nordeste, puisque cette famille de grands propriétaires, les Carvalhais Medeiros, vit à Bahia. Trois générations de femmes cohabitent dans une immense villa entourée d'un jardin luxuriant. Le chef du clan c'est grand-mère Menina, la centenaire, dont le testament est attendu par ses filles Nini et Luciana. La grand-mère se voit comme la gardienne d'un temple de traditions et de vertus chrétiennes. Le récit envoutant est conduit par Marina, l'une des deux filles de Luciana. Une fois veuve d'un pauvre facteur, Luciana est revenue vivre dans la villa familiale, avec ses filles et sa bonne, la bonne Meméia qui connait d'autres traditions, celles des remèdes de bonne femme, celles des divinités du candomblé et celles des saints populaires.

Désordre familial
Mais la réalité dérape hier comme aujourd'hui. Hier, c'était Guiomar, la tante internée au couvent : « On la traina jusqu'à l'oratoire où elle dut reconnaitre, en présence de toutes les statues baroques de l'église, qu'elle s'était donnée à un amant, nuit après nuit, durant six mois…» Hier encore l'oncle Lucas, qui se disait « poursuivi par des sorcières [qui] avaient des seins et des visages de vieilles femmes, des pieds et des becs d'oiseau » qu'il exorcisait en confectionnant des centaines de cerfs-volants, après quoi il fallut l'interner dans un hôpital psychiatrique.
 
L'oiseau bleu
Aujourd'hui c'est à cause de Pablo, le réfugié politique qui ne parle plus, recueilli par la foucade de la grand-mère, qui va par sa présence au grenier créer le trouble et causer la perte de la tante Nini avant d'être exfiltré vers une terre de liberté (la dictature militaire dura au Brésil de 1964 à 1985). Ce Pablo a été envoyé à la villa par João, le petit ami de Marina, celui-ci croupit en prison, et y dépérit malgré les sucreries bahianaises apportées par Marina, seule sensible à la misère environnante. Finalement seule héritière, Marina  ne peut empêcher la mort de João en prison. « Le moineau est un oiseau bleu  » disait-il, et c'était subversif.

 
« Je me décidai à monter jusqu'à la petite chambre du grenier, pour essayer de parler avec Pablo. J'avais l'intention de lui décrire les malheurs de João : de la viande salée jusqu'à l'horreur absolue de l'araignée. Je savais que l'étranger était la cause de tout et je voulais lui demander quand il pensait s'en aller. S'il ne pouvait pas parler, il devait au moins pouvoir gribouiller quelque chose sur un papier. J'emportai donc avec moi deux feuilles et un crayon.
Pablo dormait, habillé d'un slip rouge et allongé dans son lit étroit. Il avait toujours son morceau de bois accroché an cou; jamais il ne me parut si beau. Rien d'étonnant à ce que Dalva soit folle de lui et que tante Nini s'habille en blanc, comme une promesse du mois de Marie. Rien d'étonnant à ce que João...
— Je sais déjà que tu t'appelles Pablo, chuchotai-je.
II se réveilla immédiatement et s'assit sur le lit, alerte.
— Tu n'es pas du tout un enchanteur. Tu es seulement un de ces hommes dont la photographie est placardée dans les gares routières, «Recherché par la police»... Pourquoi n'es-tu pas allé te cacher dans une grande ville, ou dans un autre pays? Pourquoi es-tu venu te cacher dans cette maison et dans cette ville pourrie où tout se sait? Depuis que tu es arrivé, ils sont en train d'en terminer avec João.
Il se mit de nouveau à regarder mes oreilles, mes seins. Je reculai un peu, haïssant l'idée qu'il puisse me désirer. Pablo prit la feuille de papier; il était gaucher. D'une écriture irrégulière, il écrivit: «Il y a des douleurs chaudes et des douleurs froides. Pendant un interrogatoire, ils m'arrachèrent la langue. Ce fut une douleur froide.»
— Mensonge, répliquai-je. Supercherie. J'ai vu de mes propres yeux ta langue quand tu mangeais le repas que Margarida t'avait apporté ici, sur un plateau. Tu inventes tout.
Il commença à trembler. Les lettres tombaient sur le papier, irrégulières, hors des lignes, comme des fourmis en folie. Il écrivit, mélangeant l'espagnol et le portugais, qu'il venait d'une ville pauvre en bord de fleuve où habitaient des enfants maigres et des Indiens misérables, mais où les fleurs ne pouvaient s'arrêter de pousser. Elles apparaissaient sur les toits de tuile, envahissaient les rues de terre battue, s'accrochaient aux poteaux électriques. Le nuage formé par leurs parfums était visible de loin. La fille du bar à la peau brune, qui servait l'eau de vie à Pablo et à ses amis, mettait des oeillets dans ses nattes. Un jour, des forces obscures arrivèrent dans la ville et cherchèrent tous ceux qui affirmaient que les moineaux sont des oiseaux bleus. Et il fut capturé dans ce bar. Avant qu'il soit enfermé, il eut le temps de voir que les inquisiteurs avaient saccagé les fleurs. Ils s'étaient attaqués aux jardins suspendus avec des lance-flammes, avaient envahi les parterres et brûlé les barques chargées de jasmin. Rien n'avait échappé à la vigilance des hélicoptères, du lopin de terre le plus secret à la plus humble agapanthe bleue. Quand les forces obscures partirent, la ville resta sombre, brûlée, poussiéreuse, désertée pat les colibris et abandonnée par les papillons.
Pablo fut transporté dans une autre ville et interrogé en espagnol, en guarani et en anglais. Certaines méthodes étaient primaires, d'autres bien plus sophistiquées. Il dit beaucoup des choses qu'il savait, niais pas tout. Et soudain, au cours d'un de ces interrogatoires, il vit sortir de sa bouche, sur la pointe du poignard d'une des forces obscures, un morceau de viande blanchâtre et sanguinolent. Sa langue. Il cracha une épaisse salive, du sang et deux dents. Il ne pourrait plus jamais parler. Plus tard, alors qu'il était transféré d'un commissariat à un autre, ses amis réussirent à le libérer en soudoyant quelques personnes. Depuis ce jour il allait de ville en ville, muet, avec sa médaille autour du cou pour que ses frères puissent l'identifier et le reconnaître. Dans une clinique de Montevideo, un médecin lui avait dit que personne ne lui avait arraché la langue, que cela avait été une machination morbide. Il avait néanmoins senti la douleur de la mutilation. Une douleur glacée.
— Je pense que tu as décidé de perdre ta langue, lui dis-je. C'était pour arrêter de cafter. Pauvre lâche. Sale mauviette.
Il commença à trembler, mais il ne m'inspirait aucune peine.
— Je ne sais pas quel rapport tu as avec mon cousin..., dis-je. Ce doit être cette histoire de moineaux bleus. Si c'est autre chose, je ne veux pas le savoir. Il fut un temps où cette histoire me faisait l'effet d'une morsure venimeuse. Je vomissais presque chaque jour. Quand je fermais les yeux, je voyais l'homme que j'aimais dans les bras d'un autre homme... Nulle autre femme ne voit ça! Je voyais des mains viriles touchant ses seins — de petites taches d'iode. Je ne pouvais même pas pleurer, parce que c'était comme si je pleurais de l'acide; mes larmes me brûlaient immédiatement les paupières... Alors, je pensais «Aucun organisme ne peut vivre avec son venin; je vais finir par l'expulser, tout cela sortira bien d'une manière ou d'une autre...» Je voulais me débarrasser de cet amour, comme s'il s'agissait d'une chose pourrie. Mais je n'ai pas pu. Il pourrait être l'homme le plus blessé et déshonoré de la terre qu'il resterait toujours le même João mon petit agneau de sucre. Fais bien attention qu'il ne lui arrive rien par ta faute, sinon, tu ne sortiras de cette maison que les pieds devant. J'ai bien remarqué que tu fais tourner la tête des femmes... Séduis qui tu veux, fais ce dont tu as envie. Mais prends garde à ne pas rendre la vie de João plus cruelle. J'ai encore l'espoir de le faire sortir de cette prison. Aujourd'hui, je n'attends plus rien de lui ni d'aucun homme. Je suis devenue une poupée de cire, sans ouvertures. Quand il m'appelle Calunguinha, il ne sait pas comme il dit la vérité. Mais j'ai encore l'espoir d'aller avec lui à Jaçanã à la pêche aux siris. C'est ce que je veux de plus dans la vie. Tu peux penser: «Quelle misère!» Ça m'est égal. Mais si João est tué par ta faute, tu regretteras le jour où tu es né, n'aie aucun doute là-dessus.»

Extrait, pages 88-91.
 
• Heloneida STUDART. Le Cantique de Meméia
Traduit par Paula Salnot et Inô Riou. Les Allusifs, Montréal, 2004, 176 pages.

 
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