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Symboliquement, il y a deux chats dans ce roman, un à chaque bout de l'histoire. Veludo qui a été tué par Verinha, la maîtresse de Carmélio, une femme jalouse de son regard. Roldão réputé si doux mais qui mordra le narrateur parce qu'il a signé un pacte avec le diable puis il périra de la rage. Car le mal est au coeur du récit, spécialement le mal que les hommes se font et qui apparaît de deux façons, par la répression exercée par le régime militaire et par la violence familiale, notamment sur ses filles. La libération, ou la rédemption, est-elle possible ?
Un agent de la dictature
En 1964, les généraux de Brasilia ont pris le pouvoir et décidé d'éradiquer toute opposition. Le major Fernando envoie à Fortaleza un de ses tueurs favoris, Carmélio, pour éliminer Célio, jeune dessinateur et peintre soupçonné d'activités clandestines. L'artiste est lié à l'imprimeur Laudelino, disparu deux ans auparavant, et sous l'influence de Dorinha, la descendante de deux grandes familles, les Vasconcelos et les Alencar. Avant de commettre son crime, le bourreau venu de Rio enquête sur Célio et son entourage, tombe amoureux de Dorinha, et se perd continuellement dans le cauchemar de ses activités de tortionnaire avant même de réaliser sa sinistre mission.
Une société anachronique
L'esclavage aboli en 1888, pèse encore sur les relations des Vasconcelos avec leurs servantes comme dans la vie sociale. Ainsi l'avocat Maurilio, un proche de Dorinha, se présente-t-il comme un "zambo riche" et plaisante sur ses racines : "Ma grand mère venait de Luanda. Mais une fois la famille enrichie et blanchie, on brûla ses portraits." Sa mère vit à Crato et correspond avec le Pape. La société du Nordeste est dissiquée par le scalpel féministe de l'auteure, elle-même issue de ce milieu étouffant dont elle souligne à maintes reprises les attitudes anachroniques dans la vie quotidienne. Surtout, comme dans Les huit cahiers  et le Cantique de Meméia , la doyenne du clan familial a mis ses filles sous sa coupe. Dorinha veut éviter de tomber dans le piège du pouvoir matriarcal soutenu par l'Eglise catholique, aussi est-elle devenue bibliothécaire et s'intéresse-t-elle à la "littérature de cordel". Mais elle ne doit épouser ni un carioca comme Carmélio, ni un noir comme Maurilio, ni un impie ou un franc-maçon. Et Célio ? Il est assassiné — ce qui marque le milieu du volume.
Un pèlerinage dans le sertão
Son crime commis, les remords s'emparent de Carmélio qui ne supporte plus la vie qu'il mène à Rio. Ses aventures amoureuses sont des échecs. Sa mère lui apparaît en songe et le traite d'assassin. Puis Dorinha elle-même lui apparaît avec le même visage accusateur, le visage de sa mère. Mais Dorinha confessera aussi à Carmélio ses véritables activités… Bien que non croyant, Carmélio va ainsi se joindre à un pèlerinage déjà décidé par Dorinha, pour accompagner Amaryllis, une amie de sa famille, et le pharmacien Betô. Chacun avec des raisons différentes. Le groupe va faire le trajet à pied en marchant de nuit pour moins souffrir de la terrible chaleur du sertão au moment de la sécheresse. La transformation du bourreau en pèlerin est annoncée par les mots mêmes du titre original : O torturador em romaria. Mais le pèlerin Carmélio a-t-il tout perdu du tortionnaire qu'il était ?
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Le Nordeste évoqué par H. Studart
 
Dieu ou Diable ?
Ce pèlerinage doit les mener jusqu'à Juazeiro où l'on prie le père Cicero, un faiseur de miracles mort en 1936. Il donnait la communion à sa paroissienne Maria de Araujo quand elle connut ses premiers stigmates. Leurs miracles ne furent pas reconnus par Rome mais l'influence du père Cicero grandit et il régna sur la région de Joazeiro, le hameau devenu une ville. Il se vantait d'avoir ouvert les négociations pour mettre fin à la Guerre de 1914-1918. Sur cinq cent kilomètres à la ronde il attirait un peuple qui d'obéissait plus aux "coronels", aussi aurait-il pu craindre de subir le sort de Canudos après son raid sur Fortaleza pour en virer le gouverneur. À Canudos, le village du chef mystique Antonio Conselheiro ne s'était pas rendu : les paysans pauvres et fidèles à l'empire avaient été exterminés par l'armée républicaine venue de Bahia en 1897. D'autres mystiques sont évoqués dans le récit. Au XVIIIè siècle, un moine nommé Vidal avait parcouru le pays à pied. Et non loin de Fortaleza, la ville de Canindé reçoit toujours les pèlerins venus honorer saint François d'Assise. — Pour Amaryllis, Betô, Carmélio et Dorinha l'odyssée prendra fin bien avant les 500 km à travers le sertão. Par l'intervention de Maurilio parti voir sa mère à Crato, ou celle de Dieu ou encore celle du diabolique major Fernando ?

Malgré la couverture de l'édition française, ce n'est pas exactement ce qu'on appelle un roman à l'eau de rose… La violence, à commencer par celle du bourreau, y est plus présente que dans bien des "polars" et la tension vaut bien celle des "thrillers" les plus réussis. En conclusion, n'avons-nous pas ici "le grand roman brésilien" de la génération qui suit le "Diadorim" (1956) de João Guimarâes Rosa ?

• Heloneida STUDART - Le Bourreau
(O torturador em romaria, Rio, 1986)
Traduit par Paula Salnot et Inô Riou. Les Allusifs, 2007, 344 pages.

➯ Lire la fiche sur
Le Cantique de Meméia

 

 

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