Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

C'est entendu, le Brésil est un grand pays catholique. La statue du Christ dominant Rio du haut du Corcovado fait partie des images incontournables de ce pays. Mais qu'en était-il autrefois, à l'époque coloniale ?

Charlotte de Castelnau-L'Estoile s'est penchée sur l'histoire du mariage religieux dans un pays qui n'a connu le mariage civil qu'en 1890. Des sources variées — à Rome, au Portugal, au Brésil — lui permettent d'explorer ce domaine pour les XVI-XVIIIe siècles avec une grande méticulosité. Une première partie de l'ouvrage étudie la difficulté du « transfert » du mariage chrétien aux Indiens dès le début de la colonisation. La deuxième partie enquête sur ce que révèlent les mariages des esclaves au tournant du XVIIIe siècle à partir des difficultés juridiques qu'ils pouvaient poser.

 

Au début de l'implantation des Européens sur les côtes de ce qui deviendra la Brésil, leurs propos sont à peu près unanimes : les Indiens ne vivent qu'en concubinage et changent continuellement de partenaire pour avoir beaucoup d'enfants, et des gendres à leur service. La Papauté est donc consultée. En 1537 Paul III rappelle que le polygame qui se convertit devrait épouser sa première femme, mais l'autorise en fait à choisir ! Reconnue par le pape en 1540, la Compagnie de Jésus se lance aussitôt dans l'action missionnaire avec le soutien financier du roi du Portugal. Le Pape donne aux Jésuites des « facultés extraordinaires » pour mener leur tâche à bien quand ils se présentent au Congo, au Japon et au Brésil dès 1548-49. Devant l'attachement à la polygamie des Tupis, les Jésuites formés à Évora et Coimbra, prêts à consacrer tout leur temps à convertir — autrement dit « travailler la vigne du Seigneur » — , ont un mal fou à leur faire comprendre l'intérêt du mariage. Le père Manuel da Nóbrega pense que des accommodations (dispenses des interdits de consanguinité et d'affinité) permettront d'accoutumer les Indiens au mariage. En 1563, Pie IV amplifie les dispenses et autorise les mariages au second degré de consanguinité (entre oncle et nièce) et au premier d'affinité (avec la sœur de l'ancienne concubine) et quatre ans plus tard Pie V donne même aux Jésuites carte blanche pour faire sauter les degrés d'affinité et de consanguinité pour marier les néophytes ! Cette « audace de la papauté » surprend beaucoup de religieux mais les Jésuites obtiendront le renouvellement de ces dispenses jusqu'à leur expulsion d'Amérique en 1768.

 

Entre absence de mariage véritable et reconnaissance d'un mariage naturel chez les Indiens, les missionnaires hésitent, comparant Brésil et Japon, or l'arrivée croissante des esclaves africains les pousse à revoir leur position : bien éduqués, tous les hommes de la terre deviennent quasiment égaux et susceptibles d'être chrétiens. Tous les hommes, aussi barbares soient-ils, ont droit au mariage, y compris les esclaves. La bulle Populis ac nationibus prononcée par Grégoire XIII le 25 janvier 1585 ouvre la voie au remariage des captifs déportés du continent africain. C'est ainsi que le mariage joue un rôle essentiel dans l'organisation de la société coloniale. En prenant le parti de légitimer cette société esclavagiste, l'Église contribue ainsi à la rendre durable. On sait que l'esclavage ne sera aboli au Brésil qu'en 1888.

 

Alors que mariage et remariage des esclaves deviennent des caractéristiques de cette société coloniale, la traite portugaise a déjà une longue histoire antérieurement au voyage de Cabral. En effet, une première vente d'esclaves noirs a eu lieu à Lagos (Portugal) en 1444 en présence du prince Henri dit le Navigateur qui, ainsi que le rapporte la Chronique de Guinée, « songeait avec grande satisfaction au salut de ces âmes ». Onze ans plus tard, la bulle Romanus pontifex de Nicolas V fondait la légitimité religieuse de l'empire portugais, et soutenait le remariage des captifs — ce qui montre que, « contrairement à ce qui a été souvent affirmé, l'Église de l'époque moderne n'oppose pas un silence honteux aux pratiques de l'esclavage qu'elle était aurait été censée ignorer » souligne l'historienne. Le terme générique en portugais pour désigner les esclaves est « negros » et au Brésil les Indiens capturés sont qualifiés « nègres de la terre » (negros da terra) par opposition aux « gens de Guinée ». En relation avec l'essor de l'économie sucrière, le nombre d'esclaves augmente : en 1585 au Pernambouc, on trouve entre 4 000 et 6 000 esclaves indiens pour 2 000 esclaves africains. Ces derniers deviennent majoritaires dans le courant du XVIIe siècle.

 

Choisissant l'autofinancement pour ne plus dépendre du financement royal, les jésuites du Brésil vont rentabiliser leurs colonies agricoles (« aldeias ») — on en dénombre 5 à la fin du XVIIe siècle pour le territoire de Rio de Janeiro — en ajoutant aux Indiens des esclaves africains. Les Jésuites expédient d'Angola — où ils reçoivent en tribut environ 300 captifs par an qu'ils considèrent comme légitimes — des esclaves pour leurs villages brésiliens : ces aldeias sont d'abord des villages d'Indiens libres qui travaillent dans les fazendas des pères ou des colons. Devant la formation d'une société esclavagiste, les jésuites ont émis un certain nombre de doutes au sujet de l'administration des sacrements, du mariage notamment, et des dissensions sur l'esclavage même sont apparues au sein de la province jésuite du Brésil. Ainsi en 1583 l'un d'eux écrit que « la multitude d'esclaves que possède la compagnie (...) est une chose qu'en aucune manière je ne peux supporter (...) et encore l'habitude de faire fouetter les nègres, etc., tout cela me révolte... » ; il sera renvoyé en Europe. L'université portugaise ne condamne pas l'esclavage ; elle soutient que la captivité sépare le couple, et avalise du même coup le remariage de l'esclave au Brésil, ce que confirme la bulle de Grégoire XIII. L'esclave (re)marié par les jésuites au Brésil peut donc avoir « une vie de chrétien accompli ».

Grâce à une politique d'intermariages entre les Indiens libres de leurs aldeias et leurs esclaves africains, en nombre augmenté par ceux qui débarquent à Rio venant d'Angola, les jésuites triomphent. Coup de tonnerre en 1758 : Benoit XIV demande un rapport sur leurs pratiques esclavagistes et les rumeurs d'abus sexuels à l'encontre des femmes des aldeias. L'évêque de Rio les traite de « monstres difformes ». Le pouvoir civil a de son côté procédé à une enquête civile et le (futur) marquis de Pombal reçoit lui aussi un rapport accablant. Les Jésuites sont expulsés du Brésil en 1759.

 

Bien loin du train de vie des jésuites de Rio, des capucins français débarqués en 1611 au Maragnan (Maranhão) puis d'autres se sont aventurés dans le sertão le long du fleuve São Francisco dans les années 1670. Ils entrent en contact avec des Indiens de l'intérieur, Kariris et Tapuias, hostiles au mariage chrétien. Le capucin Claude d'Abbeville rapporte ainsi les discours de ces Indiens comme le vieux chef Momboré Ouassou (cité aux pages 26 et 27). Au début, dit-il, les Français voulaient bien coucher avec les filles, maintenant ils veulent les baptiser ; au début ils faisaient du commerce et maintenant ils plantent des croix et veulent des esclaves — comme les Portugais. Les capucins étudient les sociétés tribales, baptisent et marient ; ils introduisent la cérémonie du mariage « avec des habits de noces que nous leur avons procurés ». Mais leurs efforts sont souvent vains. Eux aussi demandent à Rome des dispenses en raison de l'endogamie par pénurie de conjoints possibles. La réponse du cardinal Brancati est négative : « que se passera-t-il si la loi se répand en tant que relâchement ? »

 

Au tournant du XVIIIe siècle le Brésil est désormais une chrétienté bien établie, quasiment ordinaire, fonctionnant comme en Europe. Le pouvoir du clergé séculier est devenu déterminant et l'évêché de Rio a été fondé en 1676. Les Constitutions de l'archevêché de Bahia (1707) veulent s'assurer que les mariages des esclaves se font bien selon les règles établies par Rome. De leur côté des esclaves adressent au pape en 1708 une pétition, portée par le jésuite italien Brandolini, pour dénoncer les maîtres qui cherchent à les empêcher de se marier librement. Les maîtres abusifs ne seront pas excommuniés mais les normes du mariage seront scrupuleusement respectées. Ainsi l'historienne dispose-t-elle de 75 histoires de mariages exhumées dans les archives diocésaines de Rio de Janeiro pour une période allant de 1689 à 1720. Il s'agit de procès matrimoniaux d'Indiens et d'esclaves pour différentes raisons. Ces procès permettent « une histoire depuis le bas », pleine d'expériences vécues au niveau des paroisses, dans une ville de Rio qui s'enrichit avec l'exploitation minière, et est menacée par les révoltes d'esclaves et les corsaires français de Duguay-Trouin qui rançonnent la ville en 1711.

 

Le futur couple vient devant le tribunal épiscopal de Rio — dans l'ancien couvent des capucins français expulsés en 1702 — pour obtenir une licence de mariage parce que l'homme et la femme n'ont pas le même statut (libre, affranchi, esclave), qu'il y a une promesse de mariage à faire respecter, que la publication des bans fait surgir des problèmes, etc. C'est une véritable procédure judiciaire qui a un coût, exige des témoins, des documents (certificat de baptême, bans de mariage dans les paroisses d'origine). Par le mariage, les esclaves donnent un statut légitime à leurs enfants et évitent qu'ils soient considérés comme bâtards. Selon la « loi du ventre » l'enfant naît libre si la mère n'est pas esclave, quel que soit le statut du père. Ces archives permettent de comprendre des stratégies, par exemple de maîtres d'esclaves qui favorisent le mariage pour disposer de nouveaux travailleurs. L'engagement à suivre le mari est souscrit par la femme, le « termo de seguimento », n'est qu'un point de droit coutumier accepté par le tribunal ecclésiastique. Dans tous les cas, cette procédure ne change rien au statut de l'esclave qui se marie. Un certain nombre d'histoires rocambolesques figurent dans ces chapitres, notamment des cas de suspicion de bigamie, qui s'ajoutent au cas étudié par l'historienne dans son ouvrage Pascoa et ses deux maris. Une esclave entre Angola, Brésil et Portugal aux XVIIe siècle qui est une application des thèmes discutés ici. On trouve aussi des cas de dépendance volontaire d'un conjoint libre : question d'amour ou d'intérêt ! Ce monde de subalternes laisse entrevoir que certains ou certaines le sont beaucoup moins que d'autres.

 

On doit conclure que l'Église a donné la priorité à la lutte contre le concubinage, présenté comme un péché mortel. Pour certains Noirs et Métis, le lien avec l'Église avait parfois commencé en Afrique, alors que les Indiens représentaient pour l'Église un monde plus « sauvage ». Dans ces procès, pas trace d'interprète : tous sont suffisamment intégrés dans la société lusophone et l'acculturation fait que certains contractants semblent particulièrement à l'aise avec la procédure, en particulier les esclaves d'ecclésiastiques. Ces archives ne laissent percer aucune référence au maintien de cultes africains au Brésil, contrairement à ce que peut faire supposer la lecture des ouvrages de Roger Bastide : peut-être l'effet d'une ré-africanisation postérieure puisque cette étude se clôt en 1729. Bref, c'est un ouvrage indispensable pour connaître le Brésil colonial.

 

Charlotte de Castelnau–L'Estoile. Un catholicisme colonial. Le mariage des Indiens et des esclaves au Brésil, XVIe-XVIIIe siècle. - PUF, 2019, 551 pages.

 

 

Tag(s) : #BRESIL, #HISTOIRE 1500-1800, #ESCLAVAGE & COLONISATION
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :