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     Journaliste à "Libération", Pierre Daum présente dans cet ouvrage la première étude consacrée aux Européens et Juifs qui n'ont pas quitté l'Algérie dès 1962 mais plus tard, jusqu'à ceux qui y vivent toujours en 2011 : aucun organisme, français ou algérien, ne les a jamais recensés. Alors que l'on a coutume d'appeler "pied noir" tout rapatrié non musulman venu du Maghreb, P. Daum en limite le sens aux seuls français d'Algérie. Si un million d'entre eux rentrèrent en France dès la proclamation Daum-ni-valise-ni-cercueil.jpegde l'indépendance algérienne, 200 000 restaient encore ; quelques milliers après 1990, quelques centaines en 2011. Le journaliste a mené un vrai travail d'investigation : enquêtes, confrontations des témoignages avec des documents d'archives, déclarations de divers journalistes et historiens. Il a retenu quinze témoignages significatifs de ces Français d'Algérie de tous âges, de milieux sociaux, de professions très divers : 6 d'entre eux résident toujours en Algérie en 2011, les 9 autres sont partis après 1962. En fait l'objectif de P.Daum est de montrer que les rapatriés rentrés en France en 1962 n'avaient aucune raison réelle de partir ; en revanche, dès 1963, puis au cours des années 90 les menaces devinrent réalité. Le sous-titre est un peu trompeur car si un certain nombre de pieds-noirs est resté après l'indépendance, la majorité n'en est pas moins partie dans les années qui ont suivi ; pourquoi quelques centaines résident-elles toujours en terre algérienne?

     Le million de rapatriés de 1962 a toujours méprisé ceux qui sont restés, traîtres à leurs yeux pour avoir cru à l'Algérie algérienne. Or bien des sources attestent, J.Lacouture le reconnaît que « jamais il n'y a eu de politique de la valise ou le cercueil ». Le FLN s'en prenait aux représentants de la colonisation, aux autorités françaises, non aux anonymes comme le déclarent certains témoins. De plus, les accords d'Évian n'étaient pas défavorables aux pieds-noirs (garantie des droits de propriété, possibilité de prendre la nationalité algérienne, coopération…). Beaucoup sont partis dès 62 par peur collective des représailles des Arabes devenus indépendants, cette peur ancestrale du colon toujours conscient de sa culpabilité. Plus profondément, ces rapatriés, souvent proches de l'OAS, ont quitté l'Algérie « parce qu'ils n'envisageaient pas de vivre à égalité avec les Algériens, simplement parce qu'ils étaient racistes » affirme un des témoins.

     En revanche, dès 1963, le profond changement de la politique algérienne a justifié les rapatriements (nationalisation des terres des Européens auxquels Ben Bella refuse toute indemnisation, nationalité algérienne possible seulement aux Français nés en Algérie de deux parents musulmans…). Ce fut plus sensible encore dans les années 90 quand l'islamisation de la société algérienne s'accompagna d'une régression morale et de la restriction des libertés : intellectuels et artistes, par exemple, jugés sataniques ont alors couru des risques réels. Pourtant quelques centaines de Français d'Algérie y résident encore malgré la répression terroriste islamiste : d'après les 6 témoins, c'est par amour pour l'Algérie où ils ont construit leur vie, fondé leur famille: rien ne les appelle en France, même s'ils se disent français.

     Depuis 2000, la "nostalgérie" pousse les anciens rapatriés à revenir en touristes sur la terre algérienne qui les accueille à bras ouverts… Sans doute croisent-ils sans les voir ceux qui jamais ne quittèrent leur terre natale. P. Daum amène à y songer ;  mais il cherche surtout à dénoncer les préjugés encore attachés au retour massif des pieds-noirs en 62 : colonisateurs et racistes, ils bouclèrent la valise de leur mauvaise conscience alors que leur cercueil n'était pas encore assemblé…

     Pierre DAUM  -  Ni valise ni cercueil. Les pieds-noirs restés en Algérie après l'indépendance. Préface de Benjamin Stora. Solin / Actes Sud, 2012, 430 pages.

 

 

Tag(s) : #HISTOIRE 1900 - 2000, #ALGERIE