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L'éditeur toulousain Anacharsis a comme vocation de publier des merveilles venues des siècles passés. Il en est ainsi de cette relation de João Bermudes, un Portugais qui vécut des aventures exotiques, religieuses et militaires, au Royaume du Prêtre Jean. L'action se passe entre 1515, date de son départ pour l'Inde, et 1559 date de son retour définitif à Lisbonne. Il publia cette relation en 1565 et mourut cinq ans plus tard.

Le royaume du Prêtre Jean n'était pas, contrairement à ce que croient certains encore aujourd'hui, une fumeuse légende ; Bermudezc'est l'Éthiopie, largement christianisée depuis le IV° siècle, dans l'obédience du patriarche d'Alexandrie. Si l'on comprend bien João Bermudes, l'empire d'Éthiopie supportait des conflits secondaires avec des royaumes africains de la région du Nil, tandis qu'un conflit principal l'opposait au royaume musulman de Zeila — cité au sud de l'actuelle Djibouti—  qui borde la mer Rouge et s'étend vers la Somalie. Ainsi João Bermudes parle-t-il de la guerre contre le roi de Zeila, Ahmed Grañ (le Goranha dans la relation), et ensuite contre celui de Dadem (peut-être Aden), rois qui furent vaincus l'un après l'autre grâce aux renforts Portugais débarqués à Massawa le 10 février 1541, expédition sous la responsabilité dudit João Bermudes. Qu'est-ce qui l'y avait conduit ?

• La présence en Éthiopie de João Bermudes avait changé de nature au cours des années et c'est dans ce changement que peut se comprendre cette "imposture" indiquée par l'éditeur. On ne sait pas à quel titre notre homme figurait dans la première expédition portugaise venue en Éthiopie via Goa : était-il issu de la petite noblesse, était-il médecin ? Mais quand une ambassade portugaise (celle de Francisco Alvares et Rodrigo de Lima) et éthiopienne (Sägä Zä'äb) quitta en 1526 la cour de Lebnä Dengel pour Lisbonne, João Bermudes resta en Éthiopie comme otage pour garantir le retour de l'ambassadeur éthiopien. Ce qui signifie sans doute qu'il n'était plus un simple comparse.

• En effet, en 1535 (quand débute son récit) il prétend qu'il a été fait patriarche d'Éthiopie à la demande du roi Lebnä Dengel (Onadinguel dans sa relation) pour prendre la succession du patriarche l'Abuna Marcos. De plus le roi éthiopien lui confie la mission de se rendre à Rome, accompagné d'un moine éthiopien, pour se placer sous l'odébience catholique puis à Lisbonne pour obtenir une aide militaire car le roi de Zeila vient de conquérir diverses régions éthiopiennes tel le Tigré. Or le christianisme des Éthiopiens, à la différence du catholicisme, est monophysite — comme celui des Coptes — ce qui signifierait pour eux des changements de rites ! Paul III semble cependant reconnaître le patriarche et le roi João III lui confie 400 militaires portugais pour aider le souverain chrétien contre les musulmans. L'expédition de João Bermudes prend la mer jusqu'à Goa d'où elle repart pour Massawa sur la mer Rouge et y débarque, on l'a vu, le 10 février 1541. Mais entre temps le contexte a changé.

Lebnä Dengel est mort. Si le Portugais s'entend bien avec la régente, le jeune roi Galawdéwos (Gradeus dans la relation) ne veut plus entendre parler de l'obédience romaine — «vous êtes un arien car vous avez quatre dieux (!) et dorénavent nous ne vous appellerons plus père…» — et ses rapports avec João Bermudes ne tardent pas à s'aigrir sans compter quelques désaccords d'ordre militaire. Le roi a fait venir un nouvel abuna désigné par le patriarche d'Alexandrie (1548) et il cherche à en maintenir éloigné João Bermudes en l'expédiant plus ou moins captif dans telle ou telle province. Le Portugais visite l'empire jusqu'au Nil mais sa déception grandit et il cherche à s'échapper en rusant avec Galawdéwos. Après plusieurs années de semi-captivité il parvient à gagner le port de Massawa d'où il gagna l'Inde en compagnie d'un Jésuite qui rentrait à Goa. Celui-ci était envoyé pour préparer l'installation par Rome d'un patriarche catholique pour l'Éthiopie ! En mai 1556 les deux patriarches, le vrai et l'imposteur (supposé) se rencontrèrent à Goa : la relation élude cette affaire. Ce qui laisse le lecteur sur sa faim ! Avant de débarquer au Portugal, notre héros parti de Cochin passa un an à Sainte-Hélène : « il me semblait que je me trouvais ici en dehors des désordres du monde.» On le croit volontiers. Mais à la différence de Napoléon il n'y fit pas œuvre littéraire. Il attendit pour cela d'être revenu au Portugal.

• Dans son rapport au roi Sébastião, João Bermudes insiste sur les questions militaires puisqu'il doit rendre compte des 400 combattants que João III son aïeul avait affectés à cette expédition africaine. Les batailles sont copieusement évoquées et l'adresse des arquebusieurs lusitaniens est soulignée quand ils tuent le roi Goranha et ses gardes turcs, stoppant l'invasion musulmane près du lac de Tana. Après quoi la tête du vaincu fut coupée et apportée triomphalement au roi Gradeus…  Après la défaite du roi Dadem, les Portugais poursuivirent les Maures, en tuèrent beaucoup, capturèrent des femmes, et firent du butin. À cette date le roi Gradeus est encore présenté comme un noble seigneur : « il dit qu'il ne voulait de tout cela que l'épée et le cheval du roi Dadem et que tout le reste revînt aux Portugais… Quant à la reine Dadem, appelée Dinia Ambara, comme ce n'était pas bien qu'elle fût captive d'aucune personne sinon d'un roi, il trouvait bien que si elle acceptait de devenir chrétienne, elle devînt l'épouse du capitaine Aires Diaz. Et il leur donna à tous les deux les royaumes de Doaro et Bale.» De ce dernier détail et d'autres il apparaît que le souverain éthiopien récompense qui il veut en lui attribuant à titre viager des terres et les revenus qu'elles produisent. Mais quand les relations entre le roi et João Bermudes sont dégradées, c'est la duplicité qui est soulignée du côté royal et la nécessité de la ruse du côté du Portugais.

• Aussi peut-on accepter l'idée que les questions religieuses soient passées au second plan. Néanmoins, le narrateur évoque plusieurs aspects de la vie religieuse éthiopienne, dont la présence d'une minorité juive ; il cite les monastères de Débra Libanos, évoque (sans les nommer) les églises souterraines de Lalibéla, etc. Ses pérégrinations lui permettent aussi de donner quelques considérations sur les provinces des Royaumes du Prêtre Jean, sur les montagnes d'Abyssinie aux pentes vertigineuses qui servent de lieux d'exil (y compris pour les prétendants au trône), sur les sources et la cataracte du Nil et — place aux considérations moins réalistes — sur le royaume des Amazones et l'abondance de l'or dans les sables de l'empire.

João BERMUDES - Ma géniale imposture, Patriarche du Prêtre Jean

Traduit du portugais par Sandra Rodrigues de Oliveira. Introduction et notes de Hervé Pennec - Anacharsis, 2010, 186 pages.

 

 

 

 

Tag(s) : #AFRIQUE, #HISTOIRE 1500-1800, #PORTUGAL