Vendredi 1 décembre 2006


Jorge AMADO
  Le Pays du Carnaval
Gallimard / rééd. Folio, 2004
Traduit par Alice Raillard

N'ayant jusqu'ici jamais lu de texte de Jorge Amado, que l'on m'avait présenté comme un Zola brésilien —ce qui suffit longtemps à m'en écarter— pourquoi ne pas changer d'avis en commençant avec sa première œuvre ? « Le pays du Carnaval » fut donc en 1931 le premier roman de Jorge Amado (Folio, n°4012, 220 pages) et à la lecture on comprend que l'auteur ait attendu 1984 pour autoriser une première traduction en Europe.

    C'est un premier roman peu convaincant –trop rapide en voulant faire "léger"– avec des personnages que l'on a dû mal à ne pas confondre. Au premier chapitre, Paulo Rigger est un riche bourgeois mondain de 26 ans qui rentre de France où il a davantage fréquenté les filles que les bancs de l'université. À Rio c'est le Carnaval. Pourra-t-il réussir son avenir au pays ? Deux ans s'écoulent. Au dernier chapitre, il reprend le bateau, quittant la capitale qu'était alors Rio tandis que « sur le Corcovado, le Christ, les bras ouverts, paraissait bénir la ville païenne» : c'était encore jour de Carnaval.

    Entre temps il a rompu avec la belle Julie, une fille facile et frivole à qui il n'aurait pas dû montrer ses fazendas, failli épouser Maria de Lourdes la fille pauvre et romantique à qui il a promis d'aller en voyage de noces à New York, et principalement fréquenté une bande de potes bigarrés comme le Brésil : un poète raté, un juge destiné à devenir un notable dans le Nordeste, un pilier de bar, un journaliste arriviste, etc : autant de jeunes hommes dont les ambitions varient et qui tous auraient voulu le bonheur. En fermant ce roman on imagine évidemment que Paulo Rigger va devenir le Brésilien-j'ai-de-l'or de Dario Moreno. Ah! Paris, Paris, Paris!

    Fort heureusement, Jorge Amado est aussi l'auteur de "Dona Flor et ses deux maris" (également en Folio) dont le cinéaste Bruno Barreto a tiré en 1976 ce que l'on appelle un film-culte.



Extrait, pages 70-72

Déjà dix jours qu'ils étaient à la fazenda. Paulo se sentait heureux. Il avait la certitude que Julie lui appartenait entièrement. Et qui aurait eu le courage de jeter les yeux sur l'amante du patron ? D'ailleurs Julie n'irait pas donner sa chance à aucune de ces brutes, des bêtes plus que des hommes.
Tous les matins Rigger montait à cheval et faisait un saut au village. Il rapportait des journaux et des magazines qu'il lisait le soir, à la lumière de la lampe à pétrole, avant de se coucher. Julie ne l'accompagnait jamais. Elle prenait pour prétexte qu'elle n'aimait pas aller à cheval.
Ce vendredi-là, Rigger était parti tôt. Le ciel, un peu nuageux, annonçait la pluie. Malgré ça il continua. Il mit le mulet au trot. A mi-chemin, cependant, les nuages se faisaient plus menaçants. Paulo décida de rentrer. Quand il arriva il ne trouva pas Julie à la maison. Il partit à sa recherche dans les alentours. Qu'était-elle donc allée faire ? Peut-être cueillir des mandarines...
Rigger descendait sans se soucier le sentier qui menait à la source près de laquelle se dressait un grand mandarinier quand, regardant par hasard sur le côté, il pâlit.
Sous un jaquier, Julie et Honorio, enlacés, souriaient. Elle avait les jupes relevées, découvrant ses cuisses blanches.
Rigger ne fit pas de scandale. Il rentra à la maison et attendit...
Julie revint à midi. Elle remarqua l'air fermé de Rigger. Elle eut peur qu'il ait tout découvert. Mais, entraînée à ce genre de situation, elle ne se troubla pas :
— Tu es arrivé depuis longtemps, mon amour ?
— Longtemps déjà.
— Je me promenais par là, dans les terres.
— Je sais. Prépare tes valises. Nous partons demain.
Elle ne discuta pas. Elle alla dans sa chambre. Lui sortit à la recherche d'Algemiro.
Il le trouva près d'une « barcasse», veillant au séchage du cacao.
— Algemiro, renvoie Honorio.
— Mais, patron, il doit six cents mil-réis à la propriété !
— Trouve un moyen qu'il paie et renvoie-le. S'il n'a pas l'argent, fais-le arrêter.
— Il a une maison au bourg. Avec le loyer il entretient sa fille au collège, à Ilheus.
— Combien vaut la maison ?
— Dans les cinq cents mil-réis.
— Prends la maison.
Et il s'en alla.
Algemiro le suivit. Il dit à voix basse :
— Patron, si vous voulez on peut liquider l'homme... Ou lui donner une rossée. Pour sûr, il ne devait pas regarder vers l'oreiller du patron...
— Non. Prends seulement la maison.









 

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