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Née en Algérie, arrivée en France en 1977, Malika Mokkedem a publié son premier livre en 1990. Avec celui-ci elle s'essaie au roman autobiographique. On y retrouve la structure assez convenue du genre : un fil d'intrigue ténu permet d'associer le voyage géographique au voyage intérieur, en alternant les "flash back" au cœur de l'enfance avec le passé proche et le présent de l'écriture. Le moteur de l'action n'a rien de très original : c'est le surgissement brutal et involontaire d'un souvenir d'enfance traumatisant que la mémoire de Selma Moufid, personnage narratrice, a censuré. Aidée de son ami psychiatre Boris Cyrulnik — remercié en dernière page — Malika Mokkedem, alias Selma, parvient à formuler sa relation à sa mère ; et cette thérapie par l'écriture cathartique consolide sa libération psychique amorcée lors du deuxième voyage en Algérie. Le titre, justement ambigu, le confirme. Mais le véritable intérêt de ce roman vient de la capacité de l'auteur de dépasser sa propre histoire pour envisager les mentalités et les modes de vie du désert algérien. L'ensemble sonne vrai ; certaines remarques ne s'inventent pas, non plus que l'évocation des dunes, leurs lumières, leurs couleurs, ni surtout la violence des rapports humains.

Cardiologue établie à Montpellier — comme Malika Mokkedem elle-même néphrologue — et divorcée sans enfant, Selma a vu le jour, comme l'auteur, dans un village du désert, Aïn Eddas, près de Béchar, dans une pauvre famille de mineur. Première née d'une nombreuse fratrie, attirée très tôt par l'école et la lecture, elle a poursuivi des études de médecine à Oran dans les années 1970 puis a gagné la France et n'est jamais retournée en Algérie. Toutefois, devenue soutien de famille au décès de son père — maîtresse d'internat à seize ans —, beaucoup de ses proches vivent de "l'impôt à la tribu" qu'elle continue de leur envoyer. Elle reste leur "pourvoyeuse de fonds". D'ailleurs l'unique voyage de sa mère à Montpellier autrefois n'eut d'autre but que de lui faire financer les dépenses nécessaires aux mariages de ses deux sœurs cadettes.

Survient un jour ce que Selma rappelle ironiquement "l'accident vital de mémoire". Une de ses patientes décède ; son mari montre à la cardiologue sa photo sur son lit de mort : entièrement "sanglée" dans sa blanche robe de mariée. Subitement Selma "voit" en surimpression le cadavre d'un nouveau-né dans ses langes… Vision de malaise… Elle a quatre ans à peine ; sa tante Zahia, célibataire, vient d'accoucher d'un garçon dans la cuisine… Sa mère l'en chasse. Mais par une fente de la porte, la petite fille la voit étouffer le nourrisson avec un coussin. Comment a-t-elle pu oublier cette scène ? Dès lors tout s'enchaîne pour Selma : elle doit retourner au pays, briser les années de silence avec sa mère, la faire avouer ; il lui faut affronter ses souvenirs, se les dire en de nombreux monologues intérieurs, ou en se confiant à Goumi, l'ami de toujours, avocat à Oran. Après des années, Selma doit assumer son passé, partir en quête d'elle-même pour expliciter autant la trajectoire de sa vie que ses contradictions internes.

Jadis l'indicible violence de la scène a muré la petite fille dans le mutisme. Surnommée "la petite fugueuse" on la disait démente ou envoûtée  car elle fuyait sans cesse dans "la giron du sable" des dunes. Leur douceur chaude compensait "le manque d'amour abyssal". Fuir au désert, c'était fuir la mère donneuse de mort, fuir encore, jusqu'en France. Tout s'éclaire pour Selma qui s'est toujours sentie étrangère dans sa propre famille — mais si proche de ce père trop tôt disparu — car elle seule avait vu ce que frères et sœurs ignoraient. Le terrible secret lui fit éprouver toute petite du dégoût pour cette mère — jamais prénommée — toujours enceinte et qui sentait le lait. Ce lait ne monta pas pour la nourrir, elle l'aînée : une chèvre y pallia... Pourtant, malgré le désamour mêlé d'effroi et de haine, Selma éprouve le "mal de mère" et pleure, en 2005, sur la tombe de celle qui lui avait avoué son crime sans aucun remords ni culpabilité. La mère n'avait que quinze ans quand elle l'a mise au monde ; sa propre mère était morte en lui donnant la vie… Difficile alors de devenir une mère quand son tour vint.

Ces villages du désert algérien, appauvris par la fermeture des mines de charbon et le départ des pieds-noirs dans les années 1960, profitent certes du confort moderne. Mais devant la TV ne restent que des enfants et des vieux. Dans ce pays de misère et d'ignorance, les traditions ancestrales pèsent lourd. Nombreux sont les incestes et les infanticides familiaux. "On était bien obligés de tout étouffer" avoue la mère, pour éviter le scandale, celui de l'oncle Jason avec sa sœur Zahia. La romancière souligne la violence de ces "guet-apens familiaux" pour adolescentes rebelles, comme Fatiha, séquestrée par son propre frère. Ces jeunes femmes sans instruction, "mariées au désert", soumises et résignées n'ont aucun avenir. Entre cuisine et grossesses multiples elle finissent par avoir "des corpulences de sumos." Malika Mokkedem compare ses petites sœurs à des "mortes vivantes". Les jeunes hommes, hormis ceux qui s'expatrient, n'ont guère plus de perspective. Victimes du chômage souvent, de l'alcool aussi, les mères les maintiennent immatures estime l'auteure, car elles "leur capitonnent une vie de mollassons". Malika Mokkedem ne peut que déplorer le recul de l'Algérie lorsqu'elle y retourne : elle pointe alors l'étouffement de "la chienlit intégriste", comme elle la nomme, et la "crétinisation des esprits" qui s'en suit. La romancière dénonce l'absence de lois égalitaires et de laïcité, mais vient aussi à douter que la démocratie suffise à faire disparaître "la part obscure" des mentalités : dans ces village du désert perdure la violence des traditions.

Double romanesque de Malika Mokkedem, Selma parvient finalement à la claire conscience d'elle même. Si sa mémoire a censuré la scène traumatisante dont elle fut témoin dans sa petite enfance, le souvenir n'en est pas moins resté inconsciemment vivace. Fondateur et salvateur, l'auteure lui "doi[t] tout". Il a dynamisé sa fuite loin de son milieu culturel, permettant ainsi sa résilience, concept clé de Boris Cyrulnik. En retournant dans son village natal, en constatant la condition de ses sœurs, Selma a pris la pleine mesure de sa chance : si le manque de mère l'a rendue incapable d'être mère à son tour, il a fait d'elle une femme libre et accomplie ; alors qu'au désert "les mariages ne sont qu'une variante du deuil."

- Lu et critiqué par Kate -

Malika MOKKEDEM
"Je dois tout à ton oubli"

Grasset, 2008, 172 pages

 

Tag(s) : #MONDE ARABE