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Cette étude de l'ambition féminine est consacrée à deux grandes figures féminines du XVIIIè siècle et appartenant à deux générations successives. L'une et l'autre se sont distinguées par ce que les femmes de leur époque et de leur condition ne faisaient pas : l'une s'est intéressée à l'aventure scientifique de son temps, l'autre s'est passionnée pour une éducation nouvelle. L'une et l'autre firent un mariage raté et furent bafouées par leur mari. L'une et l'autre eurent des amants célèbres : longtemps, c'est ce seul aspect qui les fit connaître. L'auteur, connue pour ses combats féministes, décrit de manière subtile et approfondie la passion de deux femmes pour atteindre le bonheur et s'épanouir — par des voies différentes. Elle conclut sur les limites de l'ambition féminine au siècle des Lumières, un temps où l'égalité entre les sexes n'était guère reconnue exception faite de Poullain de la Barre (1) pour qui « L'esprit n'a pas de sexe.»  À une époque où les conventions sociales enfermaient les femmes, beaucoup d'entre elles surévaluèrent la vie mondaine (2). Les figures que nous présente Élisabeth Badinter rompent avec ces conventions : Mme du Châtelet s'intéressa à la physique nouvelle et Mme d'Épinay à l'éducation nouvelle.
 
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I. Madame du Châtelet, la science et Voltaire

Une fille de l'aristocratie

Gabrielle de Breteuil devenue marquise du Châtelet par son mariage est plus connue sous le prénom d'Émilie. Parisienne née le 17 décembre 1706, elle appartient à la grande noblesse de robe : un aïeul contrôleur général des finances, un père courtisan, un cousin ministre de la guerre sous Louis XV, un neveu qui sera Secrétaire d'État sous Louis XVI. Les Breteuil habitent un hôtel donnant sur les Tuileries, tiennent salon, reçoivent le poète J.B.Rousseau ou  l'illustre Fontenelle avec qui, dès 12 ans, Émilie discute de science. Breteuil père adhère aux idées de Voltaire ; il ouvre sa bibliothèque à sa fille, lui donne à domicile et non au couvent une éducation à base de latin, de mathématiques et de langues vivantes. À dix-sept ans Émilie lisait Locke dans le texte!

Par ailleurs le comportement de Mme du Châtelet peut être analysé comme le pire du modèle aristocratique de ce siècle. Son attitude hautaine pour les personnes de moindre condition choque sa cousine Mme de Graffigny (3). Sa passion pour les jeux de hasard est maladive ; elle perd à la cavagnole jusqu'à 80 000 £ chez la Reine à Fontainebleau… avant que Voltaire ne lui montre qu'elle jouait contre des tricheurs. Et son amour maternel est inexistant.

 
Portrait d'Émilie du Châtelet par Marianne Loir,
© Musée des Beaux-Arts de Bordeaux

 
Une collection remarquable d'amants

Le 27 septembre 1725, Émilie épouse Florent Claude du Chastellet qui fait carrière dans l'armée. Ils s'installent dans le château familial à Semur mais elle revient accoucher de sa fille à Paris, le 30 juin 1726 chez Catherine de Richelieu. Puis ils eurent deux fils nés le 20 novembre 1727 et en 1732. Mais la séparation avec du Châtelet était déjà consommée. Dès 1728 elle a pris un amant, le comte de Guébriant. Mais c'est un Dom Juan ! Folle de jalousie. Elle le remplace en 1729 par le frère de son amie : le duc de Richelieu, 35 ans, déjà fier de trois séjours à la Bastille, de son élection à l'Académie française (comme parent du cardinal) et membre du Parlement de Paris depuis 1725 (en tant que pair de France) ; après leur liaison, le duc restera un ami.  En 1734, elle l'avait quitté pour Maupertuis son professeur de sciences qu'elle poursuit de sa passion. À la même époque elle s'est aussi liée à Voltaire qui vient de remporter un triomphe avec "Zaïre"; c'est avec lui qu'elle aura sa plus grande passion. Plus tard elle trompera Voltaire avec Saint-Lambert, voire avec Gaspar Koenig.

• Une mère éloignée de ses enfants

Mme du Châtelet illustre bien la grande époque de l'indifférence maternelle  car elle fut mère dans le premier XVIIIè siècle, avant la mode de l'engouement pédagogique. Elle est peu intéressée par l'éducation de ses enfants. Elle invite Maupertuis à la rejoindre dans la même lettre où elle lui annonce qu'elle vient de perdre son cadet en bas âge. Elle est parfaitement consciente de son peu de fibre maternelle quand elle écrit à son ami Aldonce de  Sade : « J'ai perdu le plus jeune de mes fils. J'en ai été plus fâchée que je ne l'aurai cru et j'ai senti que les sentiments de la nature existaient sans que nous nous en doutassions.» (Lettre du 6.9.1734). Elle marie certes sa fille à un duc italien, mais Françoise n'a que 16 ans, et Montenero - Caraffa est disgracieux et plus âgé de vingt ans.  Elle choisit certes pour son fils Louis un précepteur recommandé par Voltaire, mais ce Linant n'est qu'un paresseux et mauvais latiniste. En 1741 elle demande à Wolff (alias Christianus Wolffus) de lui trouver un professeur de mathématiques pour son fils alors qu'elle pourrait lui enseigner les maths elle-même: «Elle veut bien payer pour l'éducation de ses enfants, mais pas de sa personne ni de son temps» tranche Élisabeth Badinter.

Émilie et Voltaire : le couple idéal du XVIIIè siècle ?

C'est inspiré par la “Divine Émilie” que Voltaire rédige sa célèbre "Épître à Uranie". La muse est efficace. Comme il l'écrit en 1737 au roi de Prusse : «Minerve dictait et j'écrivais». Mais la poésie n'est qu'une activité parmi d'autres...

 
Émilie du Châtelet par Latour

Elle installe son amant au château de Cirey, une propriété familiale bâtie sous Louis XIII. De 1734 à 1749, c'est la résidence principale de Voltaire, qui la fait agrandir d'une galerie et d'un théâtre dès 1735, car, folle de théâtre, Émilie interprète à Cirey plusieurs pièces, à commencer par celles de… Voltaire. En décembre 1738, elle sort pendant quelques jours sa fille du couvent uniquement pour jouer une servante de comédie. Il fallait s'y attendre : Voltaire finira par la tromper à Cirey même avec une actrice, Mlle Gaussin. Le château lorrain voit converger les familiers et les intellectuels ; mais cela n'en fait pas un salon mondain. La marquise aimerait plutôt constituer autour d'elle une sorte d'alternative à l'Académie des Sciences mais elle n'aime pas donner des réceptions fastueuses qui fidéliseraient ces élites. Bien qu'épicurienne impénitente, elle ne propose à ses invités ni bons vins ni recettes gastronomiques.

Mme du Châtelet doit aussi protéger Voltaire de lui-même et de ses ennemis. Cirey étant aux portes de la Lorraine, il peut passer la frontière quand les menaces planent, ce qui arrive en 1736, à cause du “Mondain”. Mais la proximité de la frontière n'est pas une garantie totale ; Émilie doit empêcher Voltaire de traîner en justice Deffontaines l'auteur d'un méchant libelle : la “Voltairomanie” vendu à 2 000 exemplaires en quinze jours à la fin de 1737. Elle se démène aussi pour gommer ses gaffes : le scandale du “Mahomet”, la lettre à Frédéric II (le seul vrai rival d'Émilie dans ces années) pour le féliciter d'avoir trahi la France en 1742. Il est vrai que Voltaire l'aide pour ses dettes de jeu, et l'accompagne à Bruxelles pour régler le long procès de l'héritage de la famille du Châtelet.

• La passion du savoir

Mme du Châtelet ne veut pas être traitée de femme savante, comme on le faisait du temps de Molière. Pourtant, si les temps n'avaient pas changé, c'est bien ce qu'il lui serait arrivé, et on peut en donner plusieurs "raisons". Quand aucune femme ne s'intéresse aux ouvrages d'économie politique en 1735 elle traduit “La Fable des Abeilles” de Mandeville (4). Chaque matin, Voltaire et Émilie lisent et commentent la Bible. Elle rédigera cinq volumes de commentaires : “Examen critique de la Bible”. En frontispice de son livre “Il Newtonianismo per le dame” Algarotti fait figurer le portrait d'Émilie car elle a fait la correction de l'édition de 1737. La même année, l'Académie des Sciences lance un concours sur la nature du feu et elle y participa avec Voltaire qui avait installé un cabinet de physique à Cirey (5). Emilie le poussait vers la physique et lui conseillait de laisser tomber l'histoire et même la poésie! Elle s'intéresse évidemment à l'expédition de Maupertuis en Laponie (avril 36-août 37) pour mesurer l'arc de méridien sous le cercle polaire, tandis que La Condamine fait la même chose au Pérou. Et ce n'est pas tout…

 
Le frontispice du livre d'Algarotti

Elle est attirée par les sciences physiques. Avant Marie Curie, elle fut la seule femme de science de notre histoire. Quand la passion de Voltaire pour Émilie et donc pour la physique décline après 1740, sa passion à elle pour les sciences ne fait que se renforcer. Contrairement à ce qu'écrit la perfide Mme du Deffand, Émilie n'étale pas sa science devant les profanes mais souhaite le faire devant ses pairs qu'elle invite à Cirey, ou avec qui elle correspond, d'abord pour obtenir des explications, ensuite pour dialoguer voire polémiquer. Ainsi est-elle en relation avec le mathématicien Jean Bernouilli, avec Clairaut, avec le père François Jacquier, avec Wolff, et avec Gaspar Kœnig – qui a été un professeur de la marquise, sinon son amant, l'a convertie aux idées de Leibniz et aidée pour certains chapitres de son manuel. Les Institutions de Physique sont publiées en 1740 : ce gros traité de 450 pages. est suivi de la querelle avec M. de Meiran, le secrétaire de l'Académie, peu soucieux de voir saper le système bien français de Descartes. Déiste pour les besoins de sa physique, elle est plus attirée par l'athéisme que Voltaire, mais Émilie ne semble pas s'être intéressée aux idées de Spinoza, l'inspirateur des “Lumières radicales” (6).

Il n'est donc pas difficile de comprendre l'admiration profonde de Voltaire pour un tel esprit que celui d'Émilie. Élisabeth Badinter le dit clairement : « quelle autre femme aurait pu prétendre se montrer à la fois physicienne et philosophe, lire Cicéron et Pope dans le texte, […] chanter l'opéra la nuit et retrouver Newton le jour ?» L'amateur éclairé devient un expert que Voltaire ne peut plus suivre et Clairaut l'a confirmé : « J'avais là deux élèves de valeur très inégale, l'une tout à fait remarquable, tandis que je n'ai pu faire entendre à l'autre ce que sont les mathématiques.» Néanmoins, six mois après son décès, Voltaire lui préfère la célèbre Mme Denis «fraîche, pulpeuse et dénuée de scrupules» (dixit É. Badinter) et cette Mme Denis n'a rien de l'intellectuelle que fut Émilie du Châtelet.

• La scientifique qui fit connaître Newton

Le “Discours sur le bonheur” date de 1747 : elle est alors tout occupée par la physique de Newton, sa dernière grande passion; Voltaire l'appelle de nouveau «Mme Newton-pompon du Châtelet». Ils sont ulcérés de voir l'Académie des Sciences faire obstacle à la physique de Newton parce qu'il n'est pas français.

Lors de son séjour à Londres, Voltaire n'avait pas rencontré Newton mais il commença à s'intéresser à la nouvelle physique de l'attraction, contre la théorie des tourbillons de Descartes. Les “Principia mathematica” de Newton avaient été  traduits en latin en 1713. Émilie veut en faire une version française. Pour la gloire. Son ambition est couronnée en 1749, elle finit de traduire les “Principia mathematica” de Newton (7), malgré l'impatience de Saint-Lambert, son dernier amant. La traduction à peine terminée, Émilie accouche d'une fille dont le père est Saint-Lambert. Elle mourut brutalement peu après. Voltaire resta l'ami de Saint-Lambert : ils correspondront jusqu'en 1778.

II - Mme d'Épinay, l'éducation et Grimm

• Une éducation médiocre

Issue de la noblesse d'épée normande, Mme d'Épinay est née Louise Tardieu d'Esclavelles le 11 mars 1726. Elle perdit son père  à 10 ans ce qui en fait une pauvre orpheline : « Malgré la noblesse de votre père, il n'était qu'un gueux.» dit la tante, femme du fermier général, La Live de Bellegarde, qui lui refuse de partager l'instruction de sa fille (8). Mme d'Épinay croit désormais que l'argent corrompt. De l'été 1737 à l'été 1739 elle se retrouve au couvent et elle y régresse : quand elle en sort à plus de treize ans, elle doit demander un maître d'écriture à sa mère… Elle a été privée de sa volonté d'autonomie aussi par une mère terriblement dévote qui ne fréquente pas la Cour, et n'y a pas de relations, et avec qui elle va vivre pendant près de quinze ans.  

• Un mariage raté

Le 23 décembre 1745 Louise épouse son cousin Denis La Live d'Épinay qui s'empresse de la tromper avec des actrices pour jouer au libertin parisien alors qu'elle rêvait de mariage bourgeois et de fidélité réciproque : rien à voir avec Émilie du Châtelet… Elle se heurte à l'opposition de sa famille et de son mari quand elle a l'idée folle d'allaiter son fils : « J'ai failli mourir de rire » lui écrit son mari, car c'est digne d'une femme de chambre. Le 25 septembre 47 elle accouche de son aîné : Louis-Joseph. Il est mis en nourrice malgré le souhait de la mère qui pourtant parvient à le récupérer quelques mois plus tard, quand sa famille la laisse jouer à la maman. Comme elle s'est séparée de son mari, ses enfants suivants ont eu comme père Claude-Louis Dupin de Francueil : Angélique née le 1er août 1749 puis un cadet né le 29 mai 1753 et futur évêque de Soissons.

• Tenir salon et vaincre l'ennui

Tenir salon est l'activité la plus recherchée par les femmes de l'élite du XVIIIè siècle et Mme d'Épinay est l'une d'elles. Elle reçoit au château de la Chevrette que son beau-père avait racheté y ajoutant, pour la distraire de sa mélancolie , un théâtre dans une orangerie. Francueil (qui introduisit Rousseau), Duclos, Chastellux, Gauffecourt, Diderot (qui vante les douceurs de la Chevrette à Sophie Volland), Rousseau —L'Ermitage du domaine de la Chevrette (près Montmorency) a été édifié pour Jean-Jacques s'y installe en mars 1756 et est prié d'en partir en 1757— et Saint-Lambert en sont les habitués, qu'elle appelle ses «ours». Mais ce n'est pas un vrai salon, il n'y a pas de jour de réception fixe ni d'ordre du jour. Elle reçoit sans protocole. Galiani, secrétaire de l'ambassade de Naples à Paris de 1759 à 1769, lui demande un service de correcteur pour ses “Dialogues sur le Commerce du Blé”. Diderot fait de même pour une pièce qu'il a adaptée, “Le Joueur”. Car elle a un style agréable et clair.


On le constate avec “L'amitié de deux jolies femmes” et “Un rêve de mademoiselle Clairon”, deux dialogues datant de 1771, le second exposant ses idées sur le théâtre, proches de celles de Diderot. Elle écrit d'ailleurs des critiques théâtrales pour la “Correspondance Littéraire” de Grimm entré dans sa vie en 1751 et vite devenu son amant. Mais Grimm est plus carriériste qu'amoureux : ses départs la rendent malade, en 1757 pour l'armée, en 1769 pour l'Allemagne, en 1771 pour Londres, en 1773 pour la Russie. Quel voyageur de Grimm ! «mi-russe, mi-allemand, mi-français, le vrai cosmopolite», comme disait Madame d'Épinay.

 
Frédéric-Melchior Grimm 

Frédéric-Melchior de Grimm (1723-1807) a la pleine confiance de la famille d'Épinay pour la défense de ses intérêts quand M. d'Épinay est destitué de sa charge le 1er janvier 1762 pour une faillite de 700 000 £ et que Mme d'Epinay se retrouve ruinée.  Elle abandonne hôtel particulier et château pour se replier sur une modeste maison de la plaine Montceau ne gardant qu'une poignée de domestiques. Cette ruine explique la précipitation pour marier Angélique à 14 ans avec le vicomte Dominique de Belzunce, seigneur de Méharin en Navarre, 37 ans, blessé de guerre un peu faible d'esprit, et possesseur d'un vieux château féodal. Par ailleurs, Louis-Joseph ne réussit ni comme employé d'un négociant bordelais, ni comme avocat au Parlement de Pau : il devient un voyou qui accumule les dettes. Mme d'Épinay doit solliciter une lettre de cachet contre le fils. 
    Heureusement, il y a l'autre Émilie, la petite-fille, c'est-à-dire la fille d'Angélique de Belzunce, à qui Grimm est également très attaché puisqu'à la mort de Mme d'Épinay il l'emmenera en Allemagne où elle resta jusqu'à sa mort.

• La passion de l'éducation

Ses idées sur l'éducation ont échoué en ce qui concerne son fils. Il faut avouer que l'affaire était mal engagée depuis le début. L'éducation de Louis-Joseph au collège du Plessis choque Duclos (10) qui doit exiger du précepteur : «Très peu de latin, point de grec (…) un peu moins de dévotion. Je ne veux en faire ni un cagot ni un sot ni un savant (…) Apprenez-lui à aimer ses semblables, à leur être utile et à s'en faire aimer. Voilà la science dont tout le monde a besoin…» selon les “Pseudo-Mémoires“.

Mme d'Épinay prit sa revanche avec Angélique et surtout avec sa petite-fille Émilie. Ses conceptions sur l'éducation nouvelle, qui ont évolué depuis la naissance de son fils aîné jusqu'à la publication de son dernier ouvrage en 1781, sont connues par ses œuvres. Citons : “Lettre à la gouvernante de ma fille” (1756),“Lettres à mon fils” (1756-58), L'“Histoire de Madame de Montbrillant” (1756-62) autrement dit ses “Pseudo-Mémoires" —dont elle retarde la publications pour éviter que n'apparaissent des contradictions avec celles de Jean-Jacques Rousseau—, puis les “Conversations d'Émilie” (1781 pour la seconde version), sans oublier sa “Correspondance”, particulièrement avec l'abbé Galiani.

Passé 1750, l'évolution de la société exige une nouvelle éducation, qui n'est plus destinée à faire briller un ou une jeune noble, mais à faire s'épanouir un individu soucieux des autres plus que de lui-même. Le changement commence par le choix de l'allaitement maternel qui est en train de devenir à la mode dans la bourgeoisie dix ans avant “L'Émile” de Rousseau (1762). L'intérêt que Rousseau et Mme d'Épinay partagent pour ce sujet ne doit pas cacher leur différence d'appréciation sur les potentialités des sexes et le rôle des parents – on sait qu'elle fit interdire la lecture de ses “Confessions” dans les  salons en 1771.

 
Mme d'Épinay

Cette éducation est fondée sur l'intimité, l'expérience, la nature : «Apprenez-lui à admirer les beautés de la nature» découverte par la promenade. Mais aussi la morale chrétienne, la curiosité entretenue par les conversations, les fables et les scènes de comédie, et même l'histoire-géographie. Cette éducation doit développer les valeurs nouvelles : justice, mérite, humanisme.

«Les Conversations d'Émilie» sont d'abord publiées en Allemagne et le succès franchit les frontières : l'abbé Galiani revenu en Italie est enthousiaste et Catherine de Russie fait traduire le livre en russe. La Harpe publie une critique favorable dans le Mercure de France. En 1781 la nouvelle édition est un succès et le 17 janvier 1783, l'Académie lui attribue le prix Montyon contre Mme de Genlis, autre pédagogue célèbre, qui rêvait aussi de se faire élire à cette même Académie. Trois mois plus tard le 15 avril 1783, Mme d'Épinay s'éteignit des suites de sa longue maladie, un cancer après avoir tenté d'apaiser ses souffrances avec de l'opium.

Cette Émilie c'est l'anti-Sophie. Pour Élisabeth Badinter, Sophie n'est élevée que pour plaire à Émile créant une sorte de soumission féminine, qui constitue une régression dans le processus d'émancipation des femmes. Élisabeth Badinter montre que les propos de Mme de Maintenon de Mme d'Épinay ou de Mme de Genlis, sur l'éducation des filles, valaient mieux que ceux de Jean-Jacques. La véritable innovation des “Conversations d'Émilie” est l'affirmation de l'égalité intellectuelle des sexes et l'importance fondamentale des études pour le bonheur féminin.

 
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Il faut remercier Élisabeth Badinter de nous avoir rappelé ces figures féminines importantes du Siècle des Lumières. Pour terminer, précisons que plusieurs textes de Mme de Châtelet et de Mme d'Épinay sont disponibles sur le site Gallica de la BNF. De la première : Discours sur le Bonheur (édition critique de Robert Mauzi), et de la seconde : L'Amitié de deux jolies femmes suivi de Un rêve de Mlle Clairon.
 

Élisabeth Badinter : Émilie, Émilie. L'ambition féminine au XVIIIè siècle.
Flammarion, 1983, 489 pages. - Réédité en mars 2006 sous le titre Mme du Châtelet, Mme d’Épinay ou l’ambition féminine au XVIIIème siècle.

 

--------------------------------  NOTES --------------------------------
 

(1) “De l'égalité des deux sexes”, 1693). Sur le sujet voir le travail des frères Goncourt, “La femme au XVIIIè siècle”, Flammarion, coll. Champs, éd. de 1982. Ainsi que la thèse de Paul Hoffmann, “La femme dans la pensée des Lumières”, Ed. Ophrys, 1977.
(2) Antoine Lilti, “Le monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIè siècle”. Fayard, 2005.
(3) Mme de Graffigny sera connue pour avoir publié en 1747 des “Lettres d'une Péruvienne”; rééd. Flammarion, GF, N°379.
(4) Découverte d'Ira O. Wade : “Studies on Voltaire”, Princeton, 1947.
(5) Dans son roman ironique, Vassili Axionov n'hésite pas à en faire un laboratoire d'alchimistes. “À la Voltaire”, Moscou, 2004 et Actes Sud, 2005.
(6) Jonathan Israël, “Les Lumières radicales”, éditions Amsterdam, 2005.
(7) Les “Principia” ont été réédités en 1966 encore dans la traduction de Mme du Châtelet.
(8) Beaucoup d'événements de la vie de Mme d'Épinay sont rapportés par elle dans ses “Pseudo-Mémoires”.
(9) Voir la thèse de Melinda Caron, “Conversation intime et pédagogie dans Les conversations d'Émilie de Louise d'Épinay”, Université Laval, 2003.
Texte à consulter en ligne Lien vers http://www.theses.ulaval.ca
(10) Duclos est l'auteur des “Confessions du Comte de ***”, best-seller des années 1740 et des “Considérations sur les Mœurs” (1751). La Pompadour le fit nommer historiographe du roi en 1750 pour remplacer Voltaire parti en Prusse.


 

———————————— BIBLIOGRAPHIE ————————————

• L'émission de France Culture "Une marquise de tête" du 28 février 2006 a été consacrée au trio Newton / E. du Châtelet / Voltaire. Écouter l'émission
• En bibliographie de cette émission il est aussi mentionné l'ouvrage de Florence Mauro sur "Émilie du Châtelet", à paraître chez Plon en 2006.
• Madame du Châtelet, la femme des Lumières.
Exposition Mme du Châtelet  Bibliothèque nationale de France, galerie Mazarine, rue Richelieu, jusqu'au 3 juin. Catalogue sous la direction d'Elisabeth Badinter et de Danielle Muzerelle, BNF, 128 p., 29€.

Également d'É. Badinter : Le Conflit. La Fille et la Mère.
 


 

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