Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog


Cet essai se veut une mise en garde : alors que le féminisme des années 1970 avait contribué à l'émancipation féminine en permettant de concilier la femme et la mère, le nouveau féminisme Badinter-Conflit.jpgles met en conflit et marque une grave régression. Ce mouvement, né aux Etats-Unis dans la contre-culture hippie des années 1970, chante les bienfaits de Mère Nature, fait l'éloge de l'instinct maternel et prône le sacrifice de la mère à son enfant. Sourd aux diverses conditions socio-économiques et culturelles des femmes, le maternalisme les confronte au dilemme : être exclusivement mère, ou femme, tout en pointant du doigt celles qui refusent la maternité. Cette idéologie est en contradiction avec l'individualisme hédoniste contemporain. De plus, elle élève la "mère idéale" à un tel niveau de devoirs et d'abnégation qu'elle risque de détourner de plus en plus de jeunes femmes de devenir mères. Déjà largement répandu en Europe du Nord, ce nouveau féminisme fait son chemin  en France, même si c'est encore à petit bruit.
 
Le féminisme des années 1970 a permis aux femmes des pays développés de concilier les rôles d'épouse, de mère, avec une activité professionnelle : la pilule contraceptive, le droit à l'avortement ont fait de la maternité un choix et non un destin biologique inéluctable – car donner la vie est lourd de responsabilités à long terme. Cette liberté de choisir s'adapte à la diversité des intérêts des femmes : en France aujourd'hui, la majorité d'entre elles parvient à concilier les trois rôles. Mais depuis les années 1980 l'idéologie du retour aux lois de la bonne Mère Nature se répand, de concert avec la montée du chômage, les crises économiques et la contestation écologique du progrès technologique, grâce aux adeptes de la Leche League : la maternité permet à toute femme de s'épanouir car le "care" est sa pente naturelle. Devenir mère c'est comme entrer en religion note E.Badinter, non sans ironie, car désirs et besoins du bébé passent avant tout. Bannis biberons et couches culottes pour leur toxicité, on chante les vertus de l'allaitement, non seulement pour la santé du nourrisson mais pour que s'établisse le lien, l'attachement – le bonding –, de la mère à l'enfant : de ce contact "peau à peau" jaillirait l'amour maternel. Ce lien physique doit être maintenu le plus longtemps possible, le sein donné à l'enfant aussi longtemps qu'il le demande : six mois au moins et... jusqu'à l'entrée à l'école! C'est son désir qui prévaut, même s'il devient tyrannique.

Certes, toute mère peut choisir d'aliéner sa liberté à son enfant. Mais qui ne voit les conséquences? Cette relation fusionnelle mère-enfant éloigne le père et fragilise le couple.
Comme le rappelle bien l'auteur, plus que du contact "peau à peau", c'est de l'amour et des mots de sa mère qu'un bébé a besoin ; or ils ne sont pas plus innés que l'instinct maternel ou le désir d'enfant : sinon, comment expliquer les femmes infanticides ou indifférentes, les petits maltraités? Par ailleurs, ce maternalisme culpabilise celles qui n'allaitent pas – ou plus –, celles qui restent infécondes ou ont décidé de n'être jamais mères.
Elisabeth Badinter rejoint les positions de Belinda Cannone et Didier Houzel. La maternité ne représente plus l'idéal de l'accomplissement féminin ; et passer du conjugal au parental ne va pas de soi. Il est moins égoïste de refuser la parentalité que de mettre au monde, par égoïsme conjugal, des enfants-jouets. Il est dangereux de confondre le sacrifice de soi et l'amour pour son enfant.

Même si les Françaises adeptes du "tout pour mon bébé" restent minoritaires, E.Badinter lance, à juste titre, une alerte à la vigilance.

Elisabeth BADINTER : Le conflit. La femme et la mère
Flammarion, 2010, 269 pages.


 

 

Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES, #FEMINISME