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Aux Etats-Unis, l'actualité évoque souvent la peine de mort et l'exécution capitale de criminels ayant passé des années dans le “couloir de la mort”. Si dans ce roman, Catherine Mavrikakis n'entre pas dans la controverse sur la peine capitale, c'est pour suivre trois personnages concernés par le meurtre commis par Smokey Nelson, dans un motel proche d'Atlanta en 1989 : une famille horriblement massacrée. Vingt ans plus tard, la justice de Géorgie exécute le criminel.

L'intérêt du livre ne réside absolument pas dans le déroulement du crime ni dans les détails de l'enquête policière pas plus que du procès : autant d'aspects de l'histoire que la romancière ne fera qu'effleurer. Non, l'intérêt du livre réside dans ces trois récits parallèles et très contrastés, conduisant à une fin inattendue.

Trois personnages à suivre.

Quand Smokey Nelson quitta les lieux du crime, il croisa Pearl Watanabe. La jeune femme échangea quelques propos avec ce bel homme, lui offrit une cigarette et ç'aurait pu être le début d'un flirt mais Smokey s'enfuit précipitamment en voiture. Quelques heures plus tard, Pearl découvrit la scène du crime et sa vie en restera perturbée. Son témoignage innocenta un suspect en même temps qu'elle identifia le coupable. Vingt ans plus tard, elle quitte Hawaï où elle gère un hôtel, et revient passer des vacances avec sa fille Tamara à Chattanooga ; ce séjour correspond au moment de l'exécution de Smokey Nelson qui n'a cessé de hanter son esprit, voire de gâcher ses relations avec sa fille.

Avant l'arrestation de Smokey Nelson, un autre Noir avait été incriminé. Approchant maintenant de la quarantaine Sydney Blanchard mène une vie de musicien amateur : on le découvre à Seattle sur la tombe de Jimi Hendrix, son héros et son modèle. L'illustre guitariste est décédé à Londres en même temps que naquit Sydney en Louisiane, le 18 septembre 1970. En quittant Seattle pour rejoindre La Nouvelle-Orléans à peine remise du choc de Katrina, Sydney apprend fortuitement l'imminence de l'exécution capitale du criminel qui lui a injustement valu de connaître la prison et d'y souffrir plusieurs mois.

Dans ce massacre, Ray Ryan, lui, avait perdu sa fille chérie, Sam, ainsi que son gendre et deux petits-fils. Aucun de ses fils n'a réussi à tenir dans son cœur la place de la disparue. Petit commerçant aisé, Ray vit aussi dans la nostalgie de la Confédération sudiste et collectionne des armes d'autrefois. Tom, l'un de ses fils, cache encore moins que lui des idées fixes sur les complots dont l'Amérique blanche serait victime. Toute cette famille, à l'image de Ray Ryan, partage une religiosité fanatique sans doute représentative de la “Bible belt”. Mus par l'esprit de vengeance, Ray et son fils Tom font le projet d'aller assister à l'exécution capitale.

L'art du récit.

Chacun de ces trois personnages principaux intervient trois fois, en respectant le même ordre — Sydney puis Pearl et Ray —, avant un dixième et dernier chapitre consacré au meurtrier. L'écrivaine québécoise a choisi des types de narration très différents ce qui constitue, avec la chute imprévue de chaque histoire, l'autre raison — peut-être majeure — de lire son roman. Deux fils conducteurs du roman peuvent enthousiasmer par leur écriture : d'abord la part de Sydney Blanchard puis celle de Ray Ryan. La contribution de Sydney se déroule totalement sous la forme d'un monologue intérieur, ponctué de points de suspension à la manière de Céline, truculent souvent, trivial aussi, s'adressant régulièrement à son chien. Dès l'incipit, quand Sydney se rend sur la tombe de son idole, tout en pestant contre l'embouteillage causé par l'affluence aux obsèques d'un asiatique, Catherine Mavrikakis a su emporter la conviction du lecteur. L'autre tour de force qu'elle réalise prend une tout autre allure puisque c'est Dieu lui-même qui tutoie Ray Ryan, reprend les grands événements de sa vie, l'exigence de sa foi aveugle, et l'esprit de vengeance, le tout associé à la vision d'une Amérique fanatique et ultra conservatrice.

Ainsi s'esquisse une image critique de la société américaine en réunissant le point de vue des deux hommes : l'un souffrant du racisme anti-noir quand il évoque la vie de sa famille en Louisiane mais lui-même raciste contre les asiatiques, l'autre voyant son pays souffrir de « l'apocalypse moderne », croyant à « un complot généralisé », dénonçant « un Internet satanique, source de pornographie, de mensonges, de haine… » et refusant de voter pour Obama.

• Catherine Mavrikakis. Les derniers jours de Sydney Nelson. Sabine Wespieser, 2012. (311 pages dans l'édition 10/18).

Tag(s) : #LITTERATURE CANADA