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Cet ouvrage est une alternative aux gros volumes savants qui déclinent l'histoire de l'art en périodes, écoles et styles. Ici, point de cet encyclopédisme qui pourrait rebuter le jeune lecteur ! Connu pour ses ouvrages sur les peintres, Jean-Louis Ferrier propose ici d'étudier trente tableaux présentés dans l'ordre chronologique. Pour la plupart, on peut les qualifier d'incontournables, tel le “Portrait des époux Arnolfini” de Jan van Eyck, “La Ronde de nuit” de Rembrandt, ou “Le Déjeuner sur l'herbe” d'Edouard Manet. Pour d'autres, la découverte n'est pas exclue : avec “L'Hommage à Blériot” de Robert Delaunay ou le “Petit Otage n°2” de Jean Fautrier, involontaire témoin de la barbarie nazie. On rencontre donc avec l'auteur tout un florilège de la peinture occidentale depuis le Quattrocento jusqu'au milieu du XX° siècle. Ce qui veut dire par conséquent que les six dernières décennies sont absentes de ce parcours, par ailleurs eurocentré — à l'exception de deux œuvres des peintres américains Jackson Pollock et Jasper Johns. L'édition de poche n'offre malheureusement que de tristes reproductions en noir et blanc, mais Internet permet de retrouver la plupart des œuvres en couleurs.

En une dizaine de pages, l'auteur évoque le peintre, décrit le tableau et son histoire, en présente l'intérêt dans son contexte voire dans l'histoire générale de l'art, le rapproche au besoin d'une autre production de l'artiste ou d'un contemporain, et rappelle s'il y a lieu les controverses que l'œuvre a pu susciter. C'est pleinement pédagogique, avec en annexe, des fiches bio-bibliographiques pour chaque peintre étudié.

Prenons l'exemple de “L'enterrement à Ornans”. J.-L. Ferrier critique un médiocre accrochage au Musée d'Orsay par opposition à la « place d'honneur » des “Romains de la décadence” de Thomas Couture. Le tableau de Gustave Courbet fut légué à l'Etat par Juliette Courbet en 1881, peu après la mort de son frère. “L'enterrement à Ornans” correspond à un tournant dans la peinture française du XIXème siècle, car il marque « l'entrée de la démocratie dans l'art » à une époque où sévissait la peinture académique soucieuse d'orientalisme et de mièvreries. Courbet cherchait à « montrer l'homme quelconque dans sa vie quotidienne ». Cette banalité voulue de l'art est si bien avérée que beaucoup des 46 personnages du tableau ont été identifiés : le curé Bonnet, le sacristain Gauchi, le vigneron Colart qui porte la croix, le maire Prosper de Sagey, le substitut du juge de paix Proudhon cousin du philosophe bien connu, etc... Courbet était originaire d'Ornans et il avait fait poser ses compatriotes par petits groupes dans le grenier qui lui servait d'atelier et qui était trop réduit pour les recevoir tous ensemble comme pour contenir la toile entièrement déployée. Par son réalisme l'œuvre s'inspirait sans doute de l'art hollandais du Siècle d'Or, portraits et scènes d'histoire, mais il n'est pas impossible que les gravures des colporteurs sillonnant sa province aient aussi inspiré le peintre. « Un tableau n'est rien s'il ne fait pas penser » affirme l'essayiste. Alors, en avant pour les interprétations. « Le crâne posé sur le bord de la tombe au centre de la composition » serait selon une spécialiste de Courbet une allégorie maçonnique ; d'autant que le maire, le substitut et le père du peintre appartenaient à la franc-maçonnerie. Celle-ci était alors surtout à gauche, comme le cœur du peintre. C'est ainsi qu'une toile célèbre rejoint l'histoire des idées.

• Jean-Louis Ferrier. Brève histoire de l'art. Lattès, 1996, et Pluriel, 2002, 334 pages.

 

 

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