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Un pays au-dessus de tout soupçon ? Déjà il y a trente ans, le député socialiste Jean Ziegler avait fait justice de cette formule que l'actualité s'est plus récemment chargée Renty.jpgd'infirmer. Mais en ce qui concerne la participation directe ou indirecte de Suisses à la traite atlantique, il a fallu attendre l'entrée dans le XXIe siècle pour que le sujet soit l'objet d'une synthèse. L'auteur fournit aux pages 254-277 une solide bibliographie où dominent les essais et articles en langue allemande. Quant aux archives privées, leur accès reste confidentiel et l'auteur n'a pu accéder au fonds Pourtalès de Neuchâtel — pourtant jadis consulté par Louis Bergeron. Il est vrai que la manière d'Hans Fässler n'est pas vraiment conventionnelle et qu'il se flatte de dénoncer l'hypocrisie durable des élites helvétiques relativement à ce sujet.

D'un canton à l'autre. Auteur de "Reise in Schwarz-Weiss" (Zurich 2005), Hans Fässler se qualifie lui-même d'historien amateur et de cabarettiste et c'est avec une sorte de spectacle en 19 tableaux qu'il nous propose ce tour de Suisse bien particulier. À chaque ville-étape il recherche les liens de son pays avec le système esclavagiste : toponymes, villas et châteaux achetés par l'argent de la traite, familles qui ont financé l'armement pour la traite, armé des navires négriers, ou qui ont possédé des plantations en Amérique, industriels qui ont produit des indiennes destinées au marché de la traite, commerçants importateurs de denrées coloniales produites par le travail des esclaves, soldats ayant participé à la répression de révoltes d'esclaves, simples voyageurs suisses qui ont vu les esclaves sur différentes plantations, ou ethnographes qui ont souscrit à l'idéologie raciste. Hans Fässler dénonce le racisme de visiteurs suisses dans l'Amérique du XIXe siècle, principalement Louis Agassiz (1807-1873), bien connu comme naturaliste, et Henri de Saussure (1829-1905), petit-fils du vainqueur du Mont-Blanc et père du célèbre linguiste.

Des Suisses dans le Nouveau Monde. La Suisse n'ayant pas de façade maritime, les hommes d'affaires venus des différents cantons opèrent à partir de Marseille ou de Nantes, les commerçants peuvent aussi être établis à Lyon, les banquiers à Amsterdam, Paris ou Londres. Considérons quelques-unes de leurs activités dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Par exemple, les Petitpierre et Bourcard (francisation de Burckhardt) étaient établis à Nantes comme indienneurs. Originaires du canton d'Appenzell, les Zellweger avaient établi leur principal comptoir à Lyon et importaient du coton de Saint-Domingue. Des familles de Saint-Gall, les Rietmann, Schlumpf, Högger, Züblin, possédaient des plantations au Surinam (Berbice) tout comme les DuPeyrou de Neuchâtel. Le jeune Johann Konrad Winz partit au Surinam pour se former auprès de Paulus Züblin dont la plantation comptait 40 000 caféiers ; il s'y installa comme planteur jusqu'en 1802 date de son retour à Schaffhouse, fortune faite, pour se marier. Les années 1720-1750 avaient même connu un boom de l'émigration vers l'Amérique au point que Zurich tenta d'interdire les départs vers la Caroline où le Neuchâtelois Jean-Pierre de Pury (1675-1736) avait créé une colonie, Purrysburg, au bord de la Savannah, où il importait des esclaves. Au début du XIXe s., des Suisses possédaient aussi des plantations au Brésil ; ainsi 830 Fribourgeois partirent fonder "Nova Friburgo" au nord-est de Rio de Janeiro.

Un bilan. Passé 1815, la traite continua, illégale : l'expédition du "Cultivateur" financée par la firme Bourcard Fils & Cie aboutit à la vente de 492 esclaves à la Martinique en 1818.  Entre 1783 et 1818, les 21 expéditions financées par les maisons de négoce Bourcard/Burckhardt ont embarqué environ 7350 captifs sur les côtes africaines, environ 1000 d'entre eux moururent pendant la traversée. À cela il convient d'ajouter les firmes bâloises Kuster et Pelloutier, Riedy & Thurninger, Simon & Roques, Weiss et fils, J.R. Wirz & Co qui ont en tant qu'indienneurs, armateurs ou commanditaires participé entre 1783 et 1818 à environ 50 expéditions triangulaires…  Les Suisses auraient finalement déporté 1,5 % des captifs sur toute la durée de la traite atlantique.

• Mais l'histoire ne serait pas complète si l'on oubliait le chocolat ! Ce "chocolat noir" puisque produit par des esclaves sur des plantations américaines arrive en Europe par différents ports avant de se retrouver en Suisse — mais pas uniquement. En 1819 à Vevey une première fabrique de chocolat est fondée par François-Louis Cailler à partir de cacao importé du Brésil et de Colombie. Il suivait de peu Conrad van Houten (Amsterdam) et précédait de peu John Cadbury (Birmingham), Jean-Antoine Menier (près de Paris) et Philippe Suchard (près de Neuchâtel). Le chocolat au lait viendrait plus tard...

Hans FÄSSLER
Une Suisse esclavagiste
Voyage dans un pays au-dessus de tout soupçon

Traduit de l'allemand par Claudine Layre
Éditions Duboiris, Paris 2007, 286 pages

Sur le même sujet :
Bouda Etemad, Thomas David, Janick Marina Schaufelbuehl
La Suisse et l'esclavage des Noirs. Éditions Antipodes, 2005, 184 pages.

 
Tag(s) : #ESCLAVAGE & COLONISATION, #SUISSE