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Depuis près de cinquante ans, les travaux sérieux sur le nazisme se sont multipliés, en Allemagne, aux Etats-Unis, en France, etc… Les interprétations les plus diverses donnaient déjà lieu en 1972 au passionnant livre-catalogue de Pierre Ayçoberry. Les comparaisons avec le fascisme et le communisme ont fleuri et créé des polémiques mémorables. Mais dans presque tous les cas, le substrat völkisch, propre à l’Allemagne (et à l’Autriche de langue allemande) était sous-estimé quand il n’était pas omis. Or, un livre avait prouvé dès 1964 l’importance de l'idéologie völkisch pour comprendre l'Allemagne des années 1871 à 1933. Son auteur ? George L. MOSSE. Juif allemand exilé en 1933 et devenu historien américain, il avait publié en 1964 « Les racines intellectuelles du Troisième Reich » Cette fameuse étude pionnière sous-titrée "La crise de l'idéologie allemande" est enfin traduite en français en 2006.


La thèse de l'historien américain décédé en 1999 est que la victoire de Hitler en 1933 repose sur l'habile exploitation du courant völkisch, qui était devenu tellement dominant en Allemagne, qu'après la chute du Reich wilhelminien la République parlementaire n'avait pas suffisamment de partisans pour pouvoir vivre durablement. La formule "Troisième Reich" a été inventée dès 1923 par un des des idéologues völkisch les plus connus : Möller van den Bruck.

1- Qu'est-ce que le "völkisch" ?

Ni populaire ni populiste
Est völkisch ce qui exprime authentiquement l'esprit du Volk, à comprendre comme une population cohérente par la culture, les racines rurales, le sang et la terre (“Blut und Boden”). L’unité politique voulue en 1848 avait abouti à l'Unité allemande de 1871, mais c'était une addition d'États autour de la Prusse, non une fusion des Allemands. Sous Bismarck et Guillaume II, les frustations résultaient au moins autant du choc de la révolution industrielle :  forte industrialisation, grandes entreprises, urbanisation en forte augmentation. D'où crise de l’idéologie allemande parce que crise des campagnes, crise du paysage, crise sociale, crise culturelle avec l'essor des classes nouvelles, bourgeois devenus matérialistes et ouvriers gagnés au marxisme.
Le Volk dépasserait les divisions politiques et sociales, il serait le dépositaire de la force vitale et le conservatoire des anciennes coutumes. La pensée völkisch a été progressivement constituée depuis le milieu du XIXè siècle. D’abord des précurseurs. Friedrich Ratzel a souligné la particularité du paysage allemand, c'est-à-dire façonné par les Allemands, avec un sens de la nature quasi-religieux. Wilhelm Heinrich Riehl (1823-1897) a imaginé que « l'ouvrier retrouverait son moi personnel et créateur et deviendrait capable de fonctionner comme un artisan médiéval plutôt que comme un prolétaire moderne aliéné.» 

Les doctrinaires völkisch
Deux prophètes völkisch : Paul de Lagarde (“Deutsche Schriften”, 1878) et Julius Langbehn (“Rembrandt als Erzieber”, c'est-à-dire "Rembrandt comme éducateur"— voir note ci-dessous, 1890) transformèrent cette crise, qui était en fait les premiers accès de la modernité, en une crise de l'idéologie. Ils exprimèrent leur hostilité contre les Juifs, boucs émissaires de toutes les rancœurs, alors que leur intégration allait vers son apogée des années 1920. Entre Juifs nés allemands et assimilés, et Juifs étrangers venus de l'Est dans les années 1880 et ne pouvant s’assimiler, parce qu’ils symbolisaient le ghetto et portaient le caftan, une distinction semblait s’imposer. Mais pour la pensée völkisch, ils étaient comme la peste et le choléra.

 

[NB. En fait Rembrandt vivait dans le quartier juif sépharade à Amsterdam. Langbehn prétendait montrer que l'artiste était la plus pure expression du génie germanique, selon Philippe Dagen dans Le Monde  daté 15-16 avril 2007.]
Jeunes romantiques et vieux Germains
Dans une atmosphère néo-romantique et chargée d'ésotérisme, la redécouverte des anciens Allemands renvoyait à une société d'états et non de classes. Suite à la lecture de Tacite, divers auteurs voyaient dans les anciens Germains des modèles à suivre pour l'Allemagne du temps de Bismarck et de Guillaume II… D'où le succès de "Kampf um Rom" (“Le combat pour Rome”, 1867) roman de Félix Dahn à qui l'Église fit porter la responsabilité du renouveau du culte de Wotan. L'éditeur Eugen Diederichs se fabriquait lui un christianisme allemand incluant fête du solstice et danses folkloriques. Le journal “Die Tat” dont il devint rédacteur en chef en 1912 fut la tribune du mouvement völkisch.
L'occultisme de Guido von List, qui s'était mis en tête de prouver que Vienne était la Ville sainte, concernait aussi le groupe Schönerer des pangermanistes qui attendait un Führer, Alfred Schuler, le "Luftmensch" de Schwabing (quartier artiste de Munich) donnait des conférences au domicile de Bruckmann à Munich en 1922 (Hitler y assista). Schuler disait que par son sang germanique il avait vécu le passé germanique tandis qu'un nommé Tarnhari se présentait comme le chef réincarné de l'ancienne tribu des Völsungen et diffusait des images völkisch montrant Thor, Baldur. Dietrich Eckart, mentor de Hitler au début du parti nazi, en était entiché. Le roman de Thomas Mann “Mario et le Magicien” (1929) s'est inspiré de ce Schuler.
Hermann Burte, dans son roman “Wiltfeber, der ewige Deutsche” (1912), explora les valeurs éternelles du Volk et plus tard il se rallia à Hitler. Le roman d'Ernst Wachler (“Osning”, 1914) rêve d'une organisation secrète à la gloire des Anciens germains; il fonda en 1907 un théâtre de nature dans le Harz pour monter des spectacles populaires. On voulait aussi présenter l'idéologie par l’opéra wagnérien et les arts plastiques. Karl Höppner, alias Fidus, peignait de virils Germains nus et musclés.

Une célèbre gravure de Dürer
La célèbre gravure de Dürer intitulée “Le Chevalier, la
Mort et le Diable” devint le symbole de la situation du Volk. Avec les Allemands dans le rôle du chevalier…
Dans les années 1930, Hubert Lanziger peindra Hitler en Chevalier médiéval : courage face au danger et suppression totale du doute.
Un certain Hans Günther a rédigé en 1924 un essai sur ce même thème : “Ritter, Tod und Teufel” : Walther Darré l’accueillit dans le milieu nazi. Le chevalier, surhomme moderne dans une lecture de Nietzsche détourné.
Comme bien des poètes, Stefan George fut sensible à ce thème du surhomme, mais il finit par refuser l’antisémitisme nazi et s’exila en Suisse où il mourut.


2. Le völkisch diffuse racisme et antisémitisme

La profusion des auteurs racistes
Franz Joseph Gall (1758-1828), fonda la phrénologie : on s'intéressa aux crânes pour bâtir une théorie raciale qui plaça l'aryen en haut de la hiérarchie. Les idées de Gobineau furent introduites en Allemagne en 1894 par Ludwig Schemann avec le soutien du cercle de Richard Wagner, et adoptées par les pangermanistes et leur chef Heinrich Class. Schemann écrivit une biographie de Paul de Lagarde et fut un supporter du putsch de Kapp (1920). Plus que Gobineau, c'est Houston Stewart Chamberlain qui diffusa le racisme (et il épousa la fille de Wagner). Paru en 1900, son essai “Les fondements du XXè siècle” mêlait pseudo-science et mysticisme. Il devint le livre favori du mouvement völkisch en présentant le racisme comme la chance de l'Allemagne.
Auteur de “Les sélections sociales” (1876) Vacher de Lapouge s'intéressa au moyen d'assurer une pureté raciale adéquate par l'eugénisme. Ludwig Woltmann jugeant que les grandes villes détruisaient les vertus de la race, l''hygiène raciale fut diffusée par le Vortrupp (l'Avant Garde) fondé en 1910 par Hermann Popert, auteur du roman très lu : “Helmut Harringa” (1910); spécimen de choix de la race allemande, le héros condamne aussi l'alcoolisme. 
Pour régénérer le pays, Adolf Damaschke s'élève contre l'appropriation capitaliste de la terre et inspire un mouvement de création de colonies agricoles. Fondée en 1893, celle d’Eden fut l’une des plus réussies, sorte de communauté libérée de toute contrainte capitaliste. Après la Grande Guerre, ces colonies se multiplièrent et devinrent des centres de propagande racistes. Willibald Hentschel, alors connu pour son livre “Varuna” (1907), proposa de créer Mittgart, du nom de l’origine imaginaire des Aryens : la colonie ignorerait l’argent et serait un nouveau départ pour la race. On y sélectionnerait les meilleurs étalons humains : un millier de femmes et une centaine d’hommes. Le Lebensborn des SS n’est pas loin.

La littérature antisémite
Tandis que l’intégration des Juifs avançait (cf. Philippe Simonnot, Juifs et Allemands, 1999), les écrits antisémites se multipliaient. La littérature fleurissait : Gustav Freytag (“Débit & Crédit”, 1855), Wilhelm Raabe (“Hungerpastor”, 1863), Hermann Gödsche (“Biarritz”, 1868) : sous le pseudo de Sir John Radcliffe, ce dernier fut un précurseur des “Protocoles des Sages de Sion” ; ses conspirateurs juifs se réunissent dans un cimetière du ghetto de Prague pour se préparer à dominer le monde. En 1871, “Der Talmud Jude” d’August Rohling provoqua la panique chez les Juifs d’Europe centrale : il révélait que les Juifs n’avaient pas véritablement de religion mais l’obligation de se livrer aux crimes rituels. Ce livre fut traduit en français par… Edouard Drumont!
Theodor Fritsch publia en 1887 un “Catéchisme antisémite”. Le sociologue Eugen Dühring s'en prit aux Juifs avec une grande violence dans "Die Jugenfrage" (“La question juive”, 1890). Des romans décrivaient les conséquences fâcheuses des mélanges raciaux : succès littéraire pour Arthur Dinter, “Le péché contre le sang” (1918) ; il racontait qu’après avoir eu un riche juif pour amant, une femme allemande mariée à un Aryen ne mettait plus au monde que des enfants dégénérés. Pendant la montée de Hitler au pouvoir, les écrits antisémites ont continué à paraître : avec Hans Günther, Ludwig Ferdinand Clauss, Siegfried Passarge… Mais l’antisémitisme le plus concret resta celui des nazis.

 
[NB. J'en profite pour noter la récente traduction du livre antiraciste d'Eric Voegelin, "Race et Etat", chez Vrin. Dans le Monde des Livres du 14 septembre 2007, Roger-Pol Droit salue cet ouvrage du philosophe allemand, publié en 1933 et qui montre que le racisme est affaire de représentations, non de biologie.]

Les premières organisations antisémites
Entre 1867 et 1914, dans le seul empire autrichien on compta douze procès pour crimes rituels avec un verdict de culpabilité en 1899. En 1879, un journaliste viré, Wilhelm Marr, fonda la première organisation au nom antisémite : Antisemiten Liga. Dix ans avant l’Antisemiten Bund autrichienne qui prétendait qu’un seul Juif était capable de ruiner dix mille tailleurs à Vienne. Déjà, un parti antisémite s’était créé : Otto Böckel fut élu en 1893 au Reichstag comme député antisémite ; il reprit à Toussenel l’idée que les Juifs étaient “les rois de l’époque” avant de perdre son siège en 1903.


La pensée völkisch pour la bonne société
Quand Werner Sombart publie en 1910 “Les Juifs et la vie économique”, il confère involontairement une respectabilité aux préjugés économiques antijuifs. Le courtier en Bourse et le banquier corpulent sont devenus des stéréotypes largement diffusés et le propagande populaire y ajouta la concupiscence pour les femmes chrétiennes. Le summum devint alors l’image du  banquier juif adipeux caressant une jolie blonde sur ses genoux.
En 1932, un conférencier berlinois comparait les Juifs à des microbes et demandait leur extermination : la police notait dans son rapport que le public était constitué de la “haute bourgeoisie” de Charlottenburg — ce qui montre que l’antisémitisme ne se cantonnait plus — s’il l’avait jamais été— aux couches populaires.

3 – Les institutions völkisch font la courte échelle pour Hitler

Le système éducatif véhicule de l’esprit völkisch
L’analyse des manuels scolaires d’histoire du XIXè siècle montre cette pénétration de l’idéologie antimoderne. Les programmes pronaient la Heimatkunde, la connaissance de la patrie. Les associations d’anciens élèves commençaient à exclure les Juifs (Leipzig, 1908).
Des écoles et internats ruraux furent créés : en 1898 Hermann Lietz fonda une première école en Saxe. Pour lutter contre les ravages de la modernité, il plantait des arbres avec ses élèves. Ces écoles en arrivèrent à fermer leurs portes aux Juifs : « ils avaient tendance à être intellectuellement trop précoces, trop citadins et irrévérencieux pour les goûts germaniques de Lietz.» La Grande Guerre provoqua une nouvelle vague de fondations avec les écoles Heimat.
Les nazis trouvèrent des adeptes dévoués dans le corps enseignant. Les écoles de Weimar inculquaient une pensée antimoderniste, antirépublicaine et antiprogressiste. «Ainsi la jeunesse bourgeoise fut perdue pour le régime de Weimar avant même que la République ait véritablement commencé.».

Les  organisations de jeunesse
Le Mouvement appelé Wandervögel démontra que le mouvement völkisch avait gagné la jeunesse. Vantant la connaissance du Volk, de la nature et des traditions, il avait été fondé en 1901 à Stieglitz près de Berlin par Karl Fischer. Il marqua chez les jeunes bourgeois un virage à droite dont les nazis profitèrent. Les Wandervögel se passionnèrent pour les rites “germaniques” et participaient à cet esprit d’aventures qu’illustrent les fictions de Karl May, le romancier pour la jeunesse que lisait Adolf Hitler. Les chants folkloriques renforçaient une camaraderie virile et les Wandervögel étaient propices aux amitiés masculines chez ces garçons de 14 à 18 ans. À la veille de la Grande Guerre, Hans Breuer, leur principal dirigeant, considérait que c'était le seul organisme capable de rendre la santé à l’Allemagne. 92 % des sections locales de ce mouvement ne comptaient plus aucun Juif : c’était inscrit dans leur règlement.
Après la guerre, le Mouvement de jeunesse développa des tendances diversifiées, y compris au messianisme révolutionnaire. Il se rallia finalement à l’idée du combat contre l’ennemi de l’intérieur : le Juif. Les nazis obtinrent une défection croissante de ses membres, par l’influence “socialiste” des frères Gregor et Otto Strasser même s'ils méprisaient l’antisémitisme vulgaire de certaines nazis et paraissaient se satisfaire d’un apartheid entre Juifs et Allemands. Dans ses “Quatorze thèses de la révolution allemande” (1929) Otto Strasser, qui venait de rompre avec Hitler,  souhaitait “nettoyer à fond” l’Allemagne de tous les éléments étrangers qui l’infestaient : les francs-maçons, les catholiques et les Juifs. [NB. La société Kärcher sera fondée plus tard, en 1935.]

Les Universités
Dans les Universités aussi l’idéologie völkisch avançait. En 1896, les associations d’étudiants autrichiens commencèrent à écarter les Juifs de leurs rangs. Leurs homologues allemandes firent de même et se proclamèrent Judenrein après avoir, en 1920, interdit tout duel entre Juif et Allemand. En 1922, la menace d’une émeute antisémite “contraignit” l’université de Berlin à annuler l’office religieux prévu pour honorer la mémoire de Walter Rathenau. Durant les années 20, les associations étudiantes s’opposèrent au recrutement de professeurs juifs. Il faut arriver en 1929 pour voir ces associations s'inquiéter de la rivalité des organisations nazies. Trop tard : à Graz, en 1931, les nazis prirent le contrôle de la Deutsche Studenschaft et Gerhardt Krüger en organisa la reprise en main : il terminait ses communiqués par la formule “Heil Hitler”.

L’idéal du Bund

Le Bund, c’est une communauté d’une élite masculine, se tournait contre la suffragette, symbole de la modernité haïe. Après la Grande Guerre, 73 Bünde furent créés, en comprenant les Corps Francs partis se battre à l’Est et que Ernst von Salomon a dépeints. Le Thulé Bund s’organisa en 1918, il adopta la croix gammée pour symbole. Redonnant vie à la Guerre de Trente Ans, le "Wehrwolf" (Le Loup-Garou, 1917) du romancier Hermann Löns faisait l'éloge de la violence des paysans. De même, le Bund Wehrwolf se distingua contre les socialistes de Weimar puis contre la présence française dans la Ruhr. Hitler considéra les Bünde comme des organisations trop étroites —il est vrai qu’ils refusaient le prosélytisme— et il fit donc évoluer le NSDAP en parti de masse.

Le rôle des Pangermanistes
Les pangermanistes s’étaient organisé en 1890 dans l’opposition à la cession de l’île d’Helgoland aux Anglais. Heinrich Class en devint le chef en 1908. Il publia en 1912 un texte célèbre “Si j’étais le Kaiser” pronant une dictature völkisch et le repeuplement des territoires de l’Est. Il entraîna les pangermanistes vers des positions antisémites et la lecture des Protocoles des Sages de Sion. Il suggérait que les journaux signalent d’une étoile de David leurs collaborateurs juifs. Mais en 1932, Class rompit avec Hitler qu’il qualifiait de parvenu. En fait l’arrivée de Hitler au pouvoir sonnait la fin des pangermanistes. Ils s’étaient presque tous ralliés au NSDAP.

Les anciens combattants de la Grande Guerre
Le Stahlhelm (Casque d’Acier) est la grande organisation des anciens combattants fondée en 1919. Tous unis comme au front ? En 1924-25, il commença à se séparer des Juifs et il était devenu proche du DNVP qu’il rejoignit dans le Front de Harzburg. Mais il s’opposait aux nazis sur certains points. Stahlhelm et SA furent rivaux. En 1932, le Stahlhelm opposa à Hitler son propre candidat à la Présidentielle : Düsterberg. Le leader des Casques d’Acier, Seldte, entra néanmoins dans le gouvernement de Hitler et fut ministre du Travail.

La droite allemande devenue völkisch
Après 1918, les extrémistes cherchèrent des alternatives à la république parlementaire. En 1920 le putsch de Kapp échoua. Faute de soutien massif estima le DNVP de Kuno von Westarp. Dès l’année suivante, il convertit le DNVP (ex-parti conservateur) en organisation völkisch. Il ferma officiellement ses portes aux juifs en 1929 — ce qui ne stoppa pas forcément leurs adhésions, certains estimant que le parti restait simplement conservateur, ce qui montre à quel point les Juifs allemands avaient sous-estimé la puissance de l’antisémitisme. Le demi-juif, R.G.Quaatz, chef de file du DNVP à la Diète, se suicida peu après le 31 janvier 1933.
Paul Bang, l’expert économique du parti, publia sous le nom de Wilhelm Meister (!) un “Judas Schuldbuch” (Le livre des crimes juifs) : le commerce international y était l’instrument de leur agissement criminel [Transposé de nos jours, c’est, si j’ose dire, l’équivalent de la condamnation de l’omc, des multinationales et de la mondialisation...] Paul Bang réclamait un retour aux idées protectionnistes de Friedrich List (cf. l’Etat commercial fermé). Une Allemagne élargie (Lebensraum) serait autosuffisante.
Alfred Hugenberg, ancien directeur de Krupp, devenu patron de presse et propriétaire des studios UFA, se crut un vaste destin politique. Hugenberg avait constitué le Front de Harzburg en 1931 pour, selon G.L. Mosse, tenter de désunir les différentes factions du NSDAP. N’ayant pu devenir Chancelier, il entra dans le gouvernement de Hitler et introduisit Bang au ministère de l’économie.
« Lorsqu’on était membre du DNVP, on n’était pas considéré comme un nazi bagarreur ou un fanatique völkisch.» Le DNVP a ainsi attiré des cadres supérieurs et des membres des professions libérales qui n’auraient pas envisagé de dîner avec Hitler, estime l’auteur. [Une fois le Troisième Reich installé, ce sera un peu différent. Cf. Fabrice d’Almeida “La vie mondaine sous le nazisme.” Perrin, 2005]

Les employés syndiqués du DNV
Le principal syndicat d’employés, le DHV, s’était converti au corporatisme. Avant la guerre, sa section de Bohême autrichienne avait contribué à fonder le DAP (Deutsche Arbeiter Partei) —plus tard DNP— qui fut une sorte de précurseur du NSDAP. Ce syndicat passa de 50.000 membres een 1903 à 409.000 en 1931. Il se ferma aux juifs, notamment parce que ceux-ci travaillaient le dimanche. Il s’opposa aussi au travail des femmes hors de la maison. Son idéologue, August WINNIG, participa au putsch avorté de Kapp, mais ne se rallia pas au nazisme.

4 - La révolution völkisch réalisée par les Nazis

La révolution allemande ne serait pas parlementaire pour ne pas diviser le Volk en partis rivaux. Les Parlements faisaient partie de la panoplie des idées bourgeoises dépassées.
« L’enthousiasme massif que plus d’un demi-sècle d’agitation völkisch avait rendu explosif risquait de devenir dangereux, s’il n’était pas canalisé, pour ceus-là même qui l’avaient suscité. C’est pourquoi il fut transféré du terrain des revendications sociales et économiques vers l’antisémitisme. On fit en sorte que le Juif essuie la colère du peuple.»
Depuis 50 ans l’antisémitisme s’intensifiait. Hitler a pu lire des revues antisémites comme “Ostara”, mais même sans cela, il y avait autour de lui toute l’atmosphère völkisch et antisémite. Il savait que l’élection du maire de Vienne, Karl Lueger, était due à son antisémitisme. Il fut capable de traduire les croyances völkisch en un mouvement de masse parce qu’il avait une approche pragmatique de la politique. D’où son programme ramené à 25 points. George L. Mosse considère que le NSDAP fit le choix de l’antisémitisme radical dès 1921, préconisant l’utilisation de la force contre la menace juive, mais que le programme antisémite resta masqué d’objectifs “socialistes” jusqu’au tournant de 1933.
Le mouvement völkisch avait profondément imbibé le tissu national. Ces conceptions imprégnaient toute la droite allemande. Mais elles constituaient une idéologie qui fuyait la réalité : Hitler sut lui donner du sens pratique. Et le mouvement völkisch fut lui-même peu à peu aspiré par le national-socialisme. En 1934, les nazis éliminèrent les extrémistes du mouvement völkisch comme de leurs propres rangs. En conclusion, l’auteur souligne que si le nazisme est irréductible au fascisme, dans sa version italienne ou autre, c’est à cause de sa base völkisch.

George L. MOSSE : « Les racines intellectuelles du Troisième Reich »
Traduit de l'anglais par Claire Darmon
Calmann-Lévy, coll. Mémorial de la Shoah. 401 pages, 2006. (Points, 2008).

 

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