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  • Paru en 2005 aux USA, "Beasts of no nation" débusque "la bête qui sommeille en nous". La guerre la révèle, tapie en tout être humain, fût-il enfant soldat. Mais certains trouvent en eux-mêmes la force de résister et d'envisager leur avenir au-delà du conflit. Tel est Agu, pré-adolescent africain héros de ce roman.
  • U. Iweala immerge totalement le lecteur. Enrôlé par les rebelles, Agu lui parle pour rester humain. On vit par empathie une guerre dont on ignore les belligérants comme le pays. On écoute le garçonnet évoquer les souvenirs de son enfance heureuse, avant "la guerre qui a tout foiré". On est "embarqué" - au sens camusien - autant par la violence des ordres et des bruits, signifiée souvent en majuscules, que par les propos de l'enfant. Agu s'exprime comme tout jeune Africain : la remarquable traduction de Mabanckou restitue la saveur de son langage. L'enfant met à mal la syntaxe, estropie les mots rares, invente des métaphores inattendues, drôles, poétiques, entremêlées d'expressions grossières. Le contraste est saisissant entre l'horreur vécue et le discours distancé, ironique parfois, de l'enfant.
  • La souffrance, Agu l'éprouve à chaque instants dans son corps : sans cesse marcher, courir, combattre ; sans cesse résister à l'épuisement comme aux douloureux attouchements du Commandant. La souffrance, Agu la vit surtout dans sa conscience, sans cesse déchirée entre les principes inculqués par sa mère - "Tu ne tueras point" - et l'obligation de tuer sinon son chef l'exécute. La culpabilité hante l'enfant. « Un soldat doit tuer, tuer encore. Si moi je tue c'est que je fais ce que je dois faire [...] Quand je me souviens que j'ai fait de belles choses bien avant d'être un soldat, eh bien là alors je me sens mieux [...] je ne fais que mon boulot de soldat, comment même je peux être un mauvais garçon, moi ? »
  • La force de caractère de ce garçonnet étonne. L'auteur lui prête une surprenante capacité de recul. Agu sait écouter son corps, dominer ses émotions, analyser ce que la guerre change en lui. Passé l'effroi du premier geste criminel, l'enfant-soldat prend plaisir à faire couler le sang car "on a tous envie de tuer". Mais Agu le clairvoyant sait qu'il le fait pour se conserver en vie afin de retrouver sa mère et sa sœur, et pour venger son père exécuté sous ses yeux. Ce "petit minimum d'homme" fait preuve d'une rare lucidité lorsqu'il confie au lecteur : « j'appartiens à une ethnie de bêtes sans patrie.» Il a conscience que son enfance se déréalise et rejoint les légendes fondatrices de sa culture, à tel point que lorsqu'il évoque ses souvenirs « tout ça que je raconte on dirait même c'est un rêve.» D'où lui vient une telle maîtrise de soi ? de sa chance d'être fils d'instituteur, d'être allé à l'école, d'être nourri de lectures et de films ; surtout, d'avoir été choyé par ses parents à jamais disparus. Cette force intérieure, - « j'avais une maman, et elle m'aimait » - permet à Agu d'échapper à la guerre. Il refuse d'en parler : « Je veux voir que les choses qui me rendent heureux dans cette vie.» Avoir été enfant-soldat : une terrible et fructueuse initiation.
  • Qui ne s'indigne de voir enrôler des enfants dans la guerre pour les contraindre à tuer ? S'ils y survivent on les croit psychiquement brisés, schizophrènes suicidaires sans futur. C'est une généralisation hâtive. Même s'ils ont été capables d'autant de férocité qu'un animal au cœur des pires tueries, certains enfants-soldats peuvent "rebondir" et construire leur vie, s'ils ont la chance d'Agu... L'auteur dédie son roman "à ceux et celles qui ont souffert" comme un baume sur leurs cicatrices et une espérance. On peut le dédier aussi aux parents des tout-petits...
Critique rédigée par Kate

Uzodinma IWEALA
Bêtes sans patrie

Traduit de l'anglais par Alain Mabanckou
Éditions de l'Olivier, 2008, 175 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE AFRICAINE