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• C'est l'histoire d'un étudiant en philo qui projette une thèse sur Hegel et l'histoire d'un intellectuel qui a vraiment du mal avec la réalité : Leo Singer.

Leo et Judith se sont rencontrés à Vienne. Ils sont l'un et l'autre nés au Brésil de parents juifs autrichiens qui ont fui le nazisme. Leo a suivi ses parents à leur retour en Autriche tandis que Judith a quitté ses parents juste après le coup d'état de 1964 pour venir étudier les lettres en Europe. Leo a entrepris une thèse sur Hegel si ambitieuse qu'elle serait le point final de la philosophie. Leur relation est d'abord et platonique et intellectuelle. Leo, toujours à discourir sur Hegel, a du mal à maîtriser le réel comme à écouter Judith parler de Laurence Sterne. Il tombe dans un canal à Venise à force de s'écouter pérorer. C'est ainsi l'histoire d'un couple inabouti, quand Leo doit, sur ordre de sa mère, retourner au Brésil pour gérer l'héritage paternel, et qu'il redoute de ne plus pouvoir travailler à sa thèse.

« Mais pourquoi ça? dit Judith, je ne comprends pas. Un travail sur Hegel, ça peut tout de même se rédiger n'importe où, à Vienne, à Moscou ou à São Paulo, peu importe où tu te trouves, si tu en as vraiment la volonté. » (p. 163)

Leo y retrouve Löwinger, un ami de sa famille, un banquier et collectionneur d'art, qui reçoit dans son salon des intellectuels de renom. Il s'intéresse à Leo, à sa thèse, et l'aide à entrer en possession de son patrimoine foncier : Leo deviendra riche et Löwinger (alias Oncle Zé) qui le traite comme son fils voudrait qu'il se marie. Il l'installe dans une dépendance de sa vaste demeure et discute avec lui de la fin de l'histoire bien que la thèse de Leo n'avance pas. Löwinger le fait connaître et lui fait entrevoir un poste à l'université et, en attendant, une conférence sur Hegel est prévue. Or, on est en pleine agitation étudiante à São Paulo : des bombes et la panique qui s'ensuit mettent un terme à la conférence de Leo avant même qu'elle ait commencé...

N'ayant plus de nouvelles de Judith, Leo l'a crue morte suite au retour d'un courrier non distribué. Le choc l'avait remis en état de travailler à sa thèse en attendant la fin de la dictature... Un an ou deux plus tard, le retour inopiné de Judith à São Paulo est un nouveau choc.

« Le premier petit déjeuner de leur vie commune, il fallait que ce soit une fête! Et aussi dresser une belle table, Judith allait être folle de joie, une nappe blanche, peut être l'argenterie d'oncle Zé, et puis des fleurs évidemment, des orchidées, peut-être aussi des fleurs d'hibiscus du jardin éparpillées sur la nappe blanche, et des bougies - non, pas de bougies tôt le matin. Et après le petit déjeuner, au travail! Puis, un peu plus tard, une pause ensemble, au lit. Non, plutôt tout de suite après le petit déjeuner. Reposés, fortifiés, avec tout l'enthousiasme qui à n'en pas douter ne cesserait de croître tout au long du petit déjeuner, ils tomberaient dans les bras l'un de l'autre en vertu d'une loi téléologique et rattraperaient ainsi tout ce que l'épuisement et l'alcool ne permettaient plus maintenant, à cette heure tardive. Pas de question à se poser, au lit immédiatement après le petit déjeuner, ça n'en serait que mieux, et après ça il pourrait travailler sans faire de pause, c'était absolument clair, Judith allait être folle de joie, il était trop tard maintenant pour fêter dignement les choses, quand même Judith aurait insisté, mais demain, ce serait une de ces fêtes ! » (p.314-315)

Or, elle refuse de vivre avec lui ; puis se ravise : elle lui compose un nouvel intérieur marqué par l'abondance de miroirs. Et puis un jour la fête est finie. Judith s'en va vivre seule, laissant Leo plus perdu et alcoolique que jamais.

• L'humour de Robert Menasse est généreux et les flèches de son ironie partent dans tous les azimuts à commencer par Leo, figure d'anti-héros et de raté. Un jour il a vendu sa voiture après une crevaison parce qu'il n'a pas pu changer une roue. Leo est la figure de l'intellectuel abscons et infatué de lui-même ; il discourt tant qu'il en oublie de s'intéresser correctement aux autres, ce qui fait échouer ses liaisons féminines. Il ne profite pas non plus de son argent, contrairement à son mentor Löwinger.

Leo se crée sans cesse des problèmes qui l'empêchent de se mettre à écrire : « Comme il ne pouvait s'empêcher d'écrire une phrase sans immédiatement chercher à tout dire avec, il ne put par conséquent en écrire aucune. » C'est que l'écriture est un autre thème bien présent. Comme Leo est incapable de coucher sur le papier les propos savants qu'il tient au Bar des Sports, réplique de celui qu'ils fréquentaient à Vienne, l'insomniaque Judith les note en secret la nuit quand elle travaille sur Tristram Shandy. Outre sa procrastination, Leo pense souvent à son incapacité d'écrire quand il s'assoit à son bureau et qu'il éprouve un vertige devant les pages blanches. « Il repensa à ses exposés dans le bar. Au fond, il avait déjà dicté la totalité de son travail : par malheur, personne n'avait pris de notes. » En fait si... Quand enfin il publie ce traité en compilant les dossiers de Judith, son livre est un fiasco. « La Phénoménologie de l'obnubilation de l'esprit : une histoire de la fin de l'esprit » ne fait que 5 ventes pour un tirage de 1500 exemplaires.

Même s'il est abordé dans l'incipit, le monde de l'art vient ensuite dans la thématique. Le banquier Löwinger est un expert en art internationalement reconnu, capable de faire passer un faux Klimt pour un vrai après avoir reconnu comme faux un Rembrandt célèbre. L'ami de Judith qui s'habille en femme et se pend chez elle après lui avoir annoncé qu'il allait terminer son œuvre ne vaut pas mieux que le peintre qui a résidé dans la pavillon de Löwinger avant que Leo Singer s'y installe : il avait l'idée d'ajouter l'odeur à la peinture et ses toiles de lendemains de batailles devaient sentir la décomposition et donc puer ! L'incipit met en scène une agression contre une toile de Rubens à l'Alte Pinakothek de Munich en 1959 : l'agresseur « n'avait eu d'autre possibilité que cet acte (…) pour attirer l'attention sur lui et faire ainsi entendre ses thèses philosophiques indispensables à l'avenir et à la survie du monde. » C'était aussi l'objectif de Leo en actualisant Hegel. — Mais Leo n'a fait qu'une victime : Judith.

• L'écriture de Robert Menasse est apparemment exigeante pour le lecteur, avec son absence de chapitres et sa rareté en alinéa, mais elle est un vrai bonheur si on s'accroche tant les passages humoristiques sont légion !

• Robert Menasse. La pitoyable histoire de Leo Singer. Traduit par Christine Lecerf. Verdier, 2000, 439 pages. - L'auteur est né en 1954. Trois romans ont été publiés chez Verdier et un autre chez Jacqueline Chambon.

Tag(s) : #LITTERATURE ALLEMANDE, #AUTRICHE