Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Ornithologue et médecin, Jared Diamond se partage, depuis 1964, entre Los Angeles et La Nouvelle-Guinée. Dans cet essai foisonnant de connaissances scientifiques et culturelles il compare les modes de vie des sociétés traditionnelles et ceux de nos "sociétés occidentales, éduquées, industrialisées, riches et démocratiques" —WEIRD— selon l'acronyme anglais des chercheursen sciences sociales; le "Premier Monde" selon l'auteur.

Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles de chasseurs-cueilleurs et d'éleveurs ne relève pas d'un savoir théorique mais de leur expérience pragmatique quotidienne et pourrait nous inciter à modifier certains de nos modes de vie, tant au niveau individuel que sociétal. Néanmoins J. Diamond fait la part des choses; il n'idéalise pas ces sociétés ni ne stigmatise les nôtres : aucun rousseauisme dans ses propos, pas de "bon sauvage" idéal, ni de colonialisme pacificateur. Il nous invite aussi à prendre du recul sur certaines de nos pratiques afin d'en apprécier les bienfaits : "les bombes atomiques (…) produisent des taux de mortalité moyens dans le temps bien inférieurs à ceux causés par des lances, des flèches et des massues." Même si à l'évidence nous vivons mieux que les tribus d'antan, il n'en reste pas moins que "des milliards de gens dans le monde vivent encore en partie de façon traditionnelle" — Lapons, Indiens, Néo-Guinéens, etc…— et mieux que le Premier Monde dans certains domaines.

On découvre que lorsque les parties en litige se connaissent —voisins, couples en divorce, héritage—, les sociétés traditionnelles gèrent pacifiquement le conflit sans recourir à un procès. Selon Diamond nos sociétés sont enclines à "négliger les risques parce que la télévision et les autres médias (…) mettent l'accent sur les accidents sensationnels mais rares" comme le terrorisme ou le nucléaire ; ainsi s'émousserait notre vigilance aux accidents domestiques, à l'alcool, au tabac : nous avons perdu la "paranoïa constructive" du monde d'hier. Enfin, nul n'est laissé seul dans les sociétés traditionnelles, ni la personne âgée qui conserve une utilité sociale, ni l'enfant. Allaité à sa demande, porté peau contre peau par ses parents et tous les “alloparents” —oncles, adolescents, voisins—, la précocité de son développement neuro-moteur et de l'acquisition des compétences ne laissent pas de surprendre Jared Diamond.

La société entière éduque le petit sans jamais le mettre à part; il invente ses jouets, découvre seul le danger, parfois en manipulant des couteaux! Sa créativité et son autonomie s'épanouissent très tôt. Habitué à entendre diverses langues, spontanément bi ou multilingue, il développe précocement sa capacité d'adaptabilité réactive à l'environnement humain.

Il appert que "le monde jusqu'à hier" ignorait l'individualisme et connaissait une "vie riche sur le plan sociétal et affectif". Nous, nous interagissons par courriel, par téléphone, nous perdons la pratique de la conversation, du temps passé à se parler, s'écouter face à face. Tout n'est pas nouveau dans ces pages : la pédagogie Montessori s'inspire des habitudes éducatives traditionnelles; le plaidoyer de Diamond pour le mangez moins (gras, salé, sucré) est aussi le discours ambiant. Mais il n'est pas inutile de tenter de vivre mieux en s'inspirant des pratiques de ces sociétés traditionnelles que l'on croit à tort empoussiérées dans les musées.

Jared Diamond Le Monde jusqu'à hier. Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles. NRF Essais, Gallimard, 2013, 568 pages. [Ed. Viking, New York, 2012]

Tag(s) : #ESSAIS, #SCIENCES SOCIALES, #ETHNOLOGIE