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Littérature et peinture ont depuis longtemps partie liée. Je pense bien évidemment à Marcel Proust évoquant de nombreux tableaux dans "La Recherche". Le petit pan de mur jaune, etc... Je pense aussi à l' "Histoire du tableau" de Pierrette Fleutiaux, déjà chroniqué ici, où l'auteur développe la relation passionnelle d'une femme pour une toile remarquable. Avec le roman de Tonino Benacquista on touche moins à la réception du Benacquista-Trois.jpegtableau qu'à l'histoire et à l'économie de l'art contemporain. L'auteur a inventé un mouvement artistique oublié, "les objectivistes", constitué d'un groupe de jeunes artistes de l'avant-garde parisienne des années soixante. La tâche de découvrir et d'explorer ce petit monde est en quelque sorte confié par l'auteur à un narrateur qui a aussi la fonction de l'ingénu.

Antoine Andrieux, petit employé d'une galerie d'art, et par ailleurs grand amateur de billard, s'est battu avec un voleur lors du vernissage de l'exposition Morand. Une œuvre — "Essai n° 30" — a disparu. Bien que blessé par la chute d'une installation métallique, il mène une enquête et découvre que Morand avait appartenu à ce groupe des "objectivistes" qui se présentaient comme des artistes révolutionnaires à la veille de mai 68. Outre Morand, le groupe comprenait Reinhard, Limmel et Bettrancourt, décédé depuis longtemps. Le premier a fait carrière en Amérique, le second est devenu commissaire-priseur, et le troisième a la chance d'être exposé à Beaubourg grâce au sulfureux galeriste Delarge dont Antoine va découvrir la forfaiture.

« Il y a presque deux ans, Delarge a proposé à la vente la production quasi-complète d'un dénommé Juan Alfonso, peintre cubiste parfaitement inconnu. Pour ce type de vente on est forcé  de passer par un commissaire-priseur qui est censé authentifier, définir les mises à prix et présenter les œuvres aux acheteurs de Drouot en publiant un catalogue. Reinhard s'en est occupé avec tellement de talent et de professionnalisme que 150 pièces ont été vendues en deux jours.»

J'avoue que ce roman intéresse par son côté découverte d'un petit monde, celui des galeristes, des artistes. Antoine découvre le travail de Limmel à son atelier :

« Des deux mains, cette fois, il a balayé toute la toile d'un voile presque transparent. J'ai assisté, en direct à la métamorphose. Tout le travail précédent s'est mis à renaître sous le voile. Les touches encore humides ont éclos, les arcs de son rejoints d'eux-mêmes, la trame de la bande sombre s'est figée dans l'unicité ambiante, et les zigzags, en bordure, ont tous dénivelé dans le même sens, comme pour s'échapper du cadre.»

Cette géniale page d'histoire de la peinture d'avant-garde est prise dans la double trame d'une enquête policière assez peu approfondie, et d'une enquête journalistique rapide. Antoine, le narrateur, n'est au départ qu'un amateur de billard. Il découvre avec étonnement le monde de l'art, avec derrière les mondanités, les magouilles voire le crime. En revanche le lecteur risque de trouver que le fil de l'intrigue n'est pas toujours assez clairement tenu. Mais au plan symbolique, la blessure d'Antoine, devenue un handicap majeur crée une tension assez remarquable !

Tonino BENACQUISTA  -  Trois carrés rouges sur fond noir

Gallimard, 1990 (Folio policier 1999), 234 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE