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On a beaucoup écrit sur la mort d'Albert Camus, ce 3 Janvier 1960 : qu'apporte donc d'inédit cet ouvrage de José Lenzini, journaliste et écrivain né à Sétif ? Sans doute, à quelques mois du cinquantenaire de cette tragédie, a-t-il voulu rappeler la mémoire de ce frère d'outre Méditerranée auquel il s'est consacré depuis deux décennies. Son récit retient l'intérêt pour qui connaît les œuvres de Camus ; il peut aussi, comme le souhaite l'avertissement, susciter l'envie de les découvrir.

En bon journaliste, il reste au plus près des faits et suit la chronologie des derniers jours de l'écrivain ; mais il y insère habilement des souvenirs de Camus et de nombreuses citations. En bon romancier, alternant monologue intérieur et narrateur omniscient, il choisit le récit clos, ouvert et fermé sur la même scène : l'annonce à Catherine Camus de la mort de son premier-né. On apprécie également la "Postface pour mémoire" où le journaliste reprend la main et éclaire autant l'engagement politique de Camus que l'ignominie de ses détracteurs.

Lenzini évoque les deux thématiques camusiennes : l'enfance algéroise, le profond attachement à la mère et à la nature ; et l'engagement humaniste. Veuve de guerre devenue sourde et quasi muette suite à des aléas de santé, la mère de Camus s'exprime peu, mais son "silence peuplé" transmet amour et écoute. D'ailleurs à Belcourt, le quartier pauvre d'Alger, les petites gens ne parlent guère : le silence protège ces exploités qui n'ont jamais eu droit à la parole. La pauvreté d'enfance est compensée par le soleil, l'environnement minéral, la mer : dans
«
le silence de midi » Camus éprouve sa plénitude intérieure, en osmose avec la nature, jusqu'à la tentation de s'y fondre. Mais ce solitaire agnostique refuse le suicide : ressourcé, il revient toujours, solidaire, parmi les hommes. Sa révolte contre l'absurde – cette impuissance humaine à trouver un sens au monde – n'entraîne chez Camus ni nihilisme, ni métaphysique, mais un profond amour pour ses semblables. La nature humaine reste à ses yeux la valeur essentielle. Nous partageons tous la même condition d'hommes : égalité et fraternité fondent son engagement apolitique – « je me révolte, donc nous sommes » –, au service de ceux qui subissent l'histoire, et contre toutes les formes d'oppression.

De là naissent les mots de l'écrivain : « parler (...) pour ceux qui ne peuvent le faire.» Camus rend ainsi la parole à sa mère, il fait don de ses œuvres à "l''admirable silence d'une mère" dont il souffrira toujours d'être séparé, elle qui refuse de venir en France. Camus, "l'homme révolté", agit aussi : pour rétablir la justice, pour la paix entre algériens et français, pour le respect du peuple arabe ; contre toute révolution qui mène au terrorisme aveugle  « qui un jour peut frapper ma mère (...); je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice.» On est en Octobre 1957 : cette déclaration de Camus et sa nomination au Nobel enflamment la haine de ses détracteurs.

Lenzini éclaire bien le doute qui taraude alors le romancier : écartelé entre les deux rives de la Méditerranée, condamné à se taire, il craint de n'être pas capable de terminer le manuscrit du "Premier Homme" qu'il emporte à Paris ce 3 Janvier...


On comprend à quel point les intellectuels parisiens, Sartre en tête, ont contribué à discréditer Camus. Lui qui demeura toujours "étranger" à leur milieu mérite réhabilitation. Quel meilleur écrivain pour interpeller notre temps, si oublieux de la valeur d'une vie, que cet humaniste ouvert au monde , résolu à convaincre qu'« aucune idée ne vaut qu'on tue pour elle » ?

José LENZINI
Les Derniers Jours de la vie d'Albert Camus

Actes Sud, 2009, 142 pages.

 
Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE