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Dans la République des Jules, c'est le plus connu ! « On honore toujours Ferry aujourd'hui, mais en le fendant en deux » constate Mona Ozouf dans son avant-propos. Il n'a jamais fait l'unanimité des Français et elle le rappelle d'emblée : « Il a d'abord été le personnage le plus haï de notre vie politique » figure idéal-typique du républicain anticlérical et franc-maçon, avant d'être en 2014 encore loué comme fondateur de l'école publique, laïque et obligatoire, en même temps que voué aux gémonies comme instigateur des conquêtes coloniales, ­— ce qui d'ailleurs avait causé sa chute en 1885.

Dans ce livre qui n'est pas une biographie, l'historienne l'étudie selon des angles successifs pour mieux montrer sa cohérence, et dépasser les controverses du présent. Avec son écriture parfaite, l'essai de Mona Ozouf est franchement une réussite et un régal de lecture.

Jules Ferry est en quelque sorte l'incarnation de cette “République opportuniste” qui s'impose en 1879 avec le souci de relever la France au sortir de « trois défaites » : la première République « défigurée par la Terreur », ensuite « la douche glaciale de la séquence 1848-1851 », enfin le cataclysme de 1870 avec l'invasion, la guerre civile et la perte de l'Est du pays — dernier point auquel Jules Ferry natif de Saint-Dié est particulièrement sensible. Pour cette France des années 1870 présentée à la manière d'Eugen Weber comme « une mosaïque de paysages, de langages, d'usages », Jules Ferry a un projet reconstructeur et unificateur qui se fonde d'abord sur la multitude des communes rurales : il obtient l'élection des maires des campagnes (1874) comme des villes (1884) — sauf Paris puni pour son rébellion de 1871. « Détaché de la religion dès quinze ans », Ferry veut « refaire la France comme patrie morale » en éloignant l'Eglise de la vie de l'Etat. La laïcité selon Ferry n'empêche pas les parents de faire donner un enseignement religieux à leurs enfants et ainsi « l'école vaque le jeudi pour leur permettre cette liberté » en évitant d'aggraver la fracture entre « deux jeunesses rivales ». Le but suprême est bien l'unité nationale, ce que l'enseignement de la morale et de l'histoire comme grand récit national par l'instituteur doit favoriser. Ce « récit bien ordonné » qui surfe sur les « sommets lumineux » d'un passé bien trié s'appuie sur la géographie « de la petite à la grande patrie » ; la carte de France s'affiche sur le mur de l'école des garçons et de l'école des filles à la place du crucifix.

« Refaire » de la France isolée une « grande puissance » ne pouvant se réaliser contre l'Empire allemand, Jules Ferry canalise son expansion outremer : Tunisie, Tonkin, Madagascar, Afrique noire. L'idéal de 1789 et de 1879 que l'instituteur apporte au village hexagonal, le soldat de la République de gauche l'apporte au bled d'outremer où il plante le drapeau tricolore ! Bien sûr, Mona Ozouf ne cache pas que cette politique irrite les adversaires que Ferry a sur sa gauche — Clemenceau, le tribun — et à sa droite  — Boulanger, le sabre —. Un Etat à la constitution consolidée, c'est aussi l'ambition de Jules Ferry, sans toutefois recourir à une Constituante qui risquerait de supprimer le Sénat désormais présenté comme l'assemblée des communes de France une fois ôtés ses membres inamovibles, et donc pas de Révision radicale comme les boulangistes le souhaitaient. Jules Ferry souhaitait pour la France un régime parlementaire et libéral ; les réformes sociales viendraient plus tard...

• Mona Ozouf. Jules Ferry. La liberté et la tradition. Gallimard, 2014, 113 pages.

Tag(s) : #HISTOIRE 1789-1900