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Le soufisme, antidote à l'islamisme.
Du 13e s. au 21e s., de Northampton à Konya, Elif Shafak signe un ouvrage riche et complexe : l'alternance d'un récit historique et d'une fiction contemporaine construit finalement un dyptique en miroir. L'ensemble n'a rien d'une histoire d'amour excitante sur fond d'adultère ou d'homosexualité. À travers cette élaboration polyphonique, nourrie de remarquables recherches historiques, la romancière réussit à rendre vivant le soufisme, mysticisme islamique né au 8° siècle.
• En 1244 l'iranien Shams de Tabriz, soufi errant et mendiant, –"derviche"–, sentant venir la mort et désireux de transmettre sa sagesse, rencontra effectivement à Konya Jalal al Din Rûmi ; ces deux grandes figures de l'Anatolie médiévale vécurent deux ans de compagnonnage spirituel. Chef musulman révéré, prédicateur célèbre, Rûmi n'avait jamais connu la souffrance ni approché les pauvres. Pourtant il éprouvait une "insatisfaction" intérieure. Shams l'initia au soufisme : Rûmi devint l'un des grands chantres de l'Amour mystique, rédigea le Mathwani – le Coran mystique – et de nombreux poèmes. Ce "Shakespeare du monde islamique" fut à l'origine de la confrérie des derviches tourneurs.
A Konya, ville cosmopolite où se mêlent langues et religions, plusieurs voix narratives représentent avec réalisme les différents groupes sociaux : sheiks, érudits musulmans, mais surtout les petites gens. Entre le bordel et la taverne du quartier juif tenue par un chrétien, circulent mendiants, lépreux et ivrognes : seul Shams les considère. Ce derviche inconnu s'isole quarante jours avec Rûmi : tous deux "se replient dans un cocon d'Amour" platonique. Puis viennent les épreuves afin de détacher le prédicateur de ses savoirs et de ses certitudes. Sa transformation intérieure et comportementale lui vaut humiliations et diffamation. La rumeur accuse Shams l'hérétique : on l'assassine en 1248. Devenu poète et médiateur social, Rûmi abandonne son enseignement à la madrasa : l'Amour et la présence absente de son compagnon illumineront la fin de sa vie. Ce récit, violent et beau, s'organise comme une tragédie – la mort de Shams est relatée dès le début – mais il n'est nullement tragique, car la mort ne représente qu'un changement d'état pour les mystiques. De nombreuses péripéties, ponctuées de contes et émaillées de merveilleux, captivent. L'auteur y insère avec naturel les "principes de base des mystiques itinérants de l'Islam" sans la moindre lourdeur didactique.
• L'auteur de ce roman historique, "Doux blasphème"? Aziz Z. Zahara : il l'envoie à un agent littéraire américain qui en confie le compte-rendu à Ella Rubinstein : ainsi s'écrit "Soufi, mon amour", prolongement et miroir de l'autre récit à  huit siècles d'intervalle, car l'Amour mystique se transmet, atemporel et universel. Elif Shafak multiplie les correspondances. Dans ce 21e siècle aussi troublé que le fut le 13e, Ella "attend" Aziz, inconsciemment, comme Rûmi attendait Shams : proche de la quarantaine, cette bourgeoise juive déprime sans raison. Elle n'a, comme Rûmi, jamais connu la misère ni remis en cause ses principes : troublée de lire que "l'Amour est l'essence de la vie", elle vit sa  transformation intérieure grâce à l'échange de courriels avec Zahara ; converti au soufisme, il se "sent" l'héritier de Shams. Après un an d'initiation d'Ella il décède car "pour que la soie prospère, le ver à soie doit mourir".
Les soufis croient à l'Amour universel :"la foi n'est qu'un mot si l'amour ne réside pas en son centre". De plus, comme l'enseigne Shams à Rûmi,"Rien ne devrait se dresser entre toi et ton Dieu. Ni imam, ni prêtre, ni maître spirituel". Chaque musulman suit sa voie et la manière dont il communique avec Dieu – par la danse, la musique ou le vin – n'a pas d'importance si elle est sincère : ce n'est alors qu'un "Doux blasphème". La sharia ne représente qu'une étape, non un dogme indépassable. Surtout, le vrai djihad – comme le vrai voyage – demeure intérieur : l'ennemi n'est ni le chrétien ni le juif mais notre propre ego – notre nafs –, car le diable – Sheitan – s'y cache. En raison de leur interprétation trop libre de l'islam, de leur refus des conventions et de leur charisme, les zélotes intégristes se sont toujours méfiés des soufis.
De l'ouverture du cœur dépend celle de l'esprit. Point n'est besoin de tout abandonner ni de se faire pauvre hère pour tenter d'approcher cette sagesse universelle. Elif Shafak invite chacun, croyant, agnostique ou athée, à ce travail sur lui-même : accepter de se changer pour que change sa vie.

Elif SHAFAK
Soufi, mon amour - Traduit de l'anglais par Dominique Letellier
Phébus, août 2010, 405 pages.


 
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