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Lecteurs, équipez vous ! Piolets, grappins, cordes de rappel car l’écriture de ce roman est aussi hostile que l’environnement, aussi âpre et rugueuse que l’expérience voulue par la narratrice anonyme dont vous ouvrez le journal de bord. Quand parfois, après plusieurs pages d’efforts, vous pensez reprendre haleine sur le plateau d’un court paragraphe, une tornade d’interrogations pseudo-philosophiques vous agresse ! Le Grand Jeu, pour ce personnage féminin, c’est de survivre, en totale autarcie, sans aucun contact humain, logée dans un tube de métal très high tech bien arrimé à un éperon de haute montagne. Elle s’est fait la promesse de découvrir, dans ces conditions extrêmes, comment vivre.
Son expérience ne dure que quelques mois car elle rencontre une nonne très âgée, Dongbin, qui lui donne la réponse à sa quête intérieure.
Ce roman rappelle étrangement l’expérience de Sylvain Tesson Dans les forêts de Sibérie, même si lui avait réellement vécu cet isolement au bord du lac Baïkal auquel Céline Minard fait allusion. Lui se saoulait en compagnie de pêcheurs russes, la narratrice en compagnie de la nonne.
L’épreuve que s’impose cette femme se fonde, comme chez Tesson, sur l’observation, la concentration sur chaque geste et l’empathie avec l’environnement naturel. Tesson lisait les philosophes, le personnage de C. Minard, Confucius ou Socrate, l’auteur le laisse à penser... La narratrice alterne des temps où l’écoute de sa propre respiration l’élève à la méditation puis viennent l’élargissement de conscience, les visions et la révélation de n’être qu’un micron dans l’espace comme dans la durée cosmique. À d’autres moments elle se met en danger en d’improbables escalades pour éprouver cette allégresse euphorique de qui a joué avec la mort.
Le personnage s’est promis de vivre hors du jeu social pour « obtenir la paix de l’âme » ; or, une nonne , Dongbin, vit dans les parages. En lui « empruntant » son matériel d’alpinisme elle cherche à entrer en contact ; la femme refuse, « il est hors de question qu‘[elle] ait à supporter quelqu’un » qui briserait son expérience. Mais elle finit par aller à la rencontre de Dongbin et le dialogue s’établit entre ces deux femmes qui ont toutes deux choisi le retirement loin des êtres humains. La nonne médite parfois au sommet d’un poteau, telle les anachorètes antiques comme saint Siméon ; mais elle n’atteint pas l’ascèse extrême des stylites. Adepte du Tao, elle ne dédaigne pourtant pas l’alcool. Chacune cherche l’autre et elles se portent secours dans des ascensions à haut risque. Pourquoi ?
La narratrice prend conscience que nous sommes tous des êtres sociaux et que nous avons besoin les uns des autres. Selon C. Minard, les relations humaines ne sont toujours que « menace » ou « promesse », « domination » ou « séduction », autant d’atteintes à notre liberté. S’entraider sans rien attendre d’autrui, en un acte gratuit serait ce l’idéal pour l’auteure ?
Il n’en reste pas moins certain que « se déprendre de soi », se mettre à l’épreuve permet de se découvrir ; c’est « s’oublier pour s’accueillir » selon C. Minard et ainsi mieux « accueillir le monde », et tout d’abord l’étranger qui quémande aide. C’est le sage principe socratique du « Connais-toi toi-même » avant de juger d’autrui.
Merci, on savait déjà !
Céline Minard. Le Grand Jeu. Rivages, 2016, 189 pages.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE