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Ce roman sans titre cache... un roman de guerre écrit par une femme. La romancière Duong Thu Huong, née en 1947, a en effet participé à la guerre du Vietnam. Un roman de guerre qui vient se ranger dans la lignée des Croix de bois de Dorgelès, du Feu de Barbusse, ou de Putain de mort de Michaël Herr pour en revenir au Vietnam justement. Mais un roman de guerre très personnel, en raison de l'auteure et du traitement du sujet.
La romancière nous convie à suivre le soldat Quân enrôlé dans l'armée nord-vietnamienne (les bo doi) à dix-huit ans — comme l'auteure. Capitaine de son unité, il a maintenant vingt-huit ans. Le Vietnam communiste est totalement mobilisé pour se battre contre les impérialistes américains et leurs alliés fantoches — pour reprendre les expressions du pouvoir de Hanoï. Le roman se passe loin des villes, sauf dans les dernières pages, qui ont pour cadre l'offensive victorieuse sur Saïgon, deux ans après le départ en catastrophe des Américains, et c'est l'une des rares mentions de la chronologie avec le rappel de l'offensive du Têt en 1968. « J'y avais enterré de mes propres mains je ne sais plus combien de mes compagnons » se souvient Quân à propos de ce coûteux échec militaire que la presse officielle célébra en victoire. « Depuis, je ne lisais plus les journaux » précise-t-il.
Le coût humain de la guerre n'est pas surprenant dans ce genre de livre, mais il revêt ici une insistance particulière. Il faut une mission (plutôt qu'une permission) au village natal pour que Quân apprenne la mort au combat de son jeune frère ; aucun courrier ne l'en avait informé. Aucun courrier non plus n'est parvenu de la jeune Hoa, dix ans durant. Il la découvrira déchue, enceinte et repoussée à l'écart du village.
Le fil conducteur du roman concerne le soldat Biên, issu du même village et renvoyé sans doute à tort dans un pavillon psychiatrique. Quân est missionné par Luong, son supérieur, pour retrouver Biên, dans la lointaine Zone K, le sortir de l'abjecte situation où il se trouve et l'accompagner dans une unité spéciale, celle qui coupe la forêt pour fabriquer les cercueils.
La solidarité entre Quân, Biên, et Luong, compatriotes issus d'un même village constitue en effet un thème fort de ce livre. Par ailleurs, la richesse et la variété thématiques donnent un intérêt certain à ce livre avec l'évocation des pénuries alimentaires, du paludisme, des soldats perdus dans la forêt, des attaques des tigres, et pas seulement des bombardements des B-52. Mais on n'oubliera pas que ce roman valut des ennuis à l'auteure ! Naturellement ce n'est jamais Quân qui critique explicitement le régime. Mais il reçoit des confidences ou surprend des conversations.
« Tu sais, Quân, nous autres gens du peuple, nous étranglons nos estomacs, nos bouches et jusqu'à nos verges. Quant à eux, les généraux, ils en profitent. Du Nord au Sud, où qu'ils aillent, ils en ont plein, des femmes. Autrefois, ils avaient des concubines, maintenant on les appelle des “camarades en mission” ! C'est toujours la même saloperie ».
Dans le train, Quân surprend la conversation de deux cadres bien nourris et peu discrets s'exprimant avec cynisme. « La révolution pourrit plus vite que l'amour » affirme l'un d'eux tandis que l'autre traite Marx de « nain dévergondé » qui « hantait les bordels ». Et ça continue : « Vous rappelez-vous les campagnes de rectification idéologique dans l'armée, chez les cadres, en 52-53 ? En quoi différaient-elles des confessions à l'église ? On s'inventait des péchés, on se torturait et on se repentait... » Entendant ces propos, Quân a beau rester « figé » et sentir son dos paralysé, il se convainc cependant que ces cadres à l'air cynique disent la vérité... Et qu'elle n'est pas toujours bonne à dire. Duong Thu Huong fut exclue du parti communiste et emprisonnée en 1991 sans procès. Elle vit en France depuis 2006.
Duong Thu Huong. Roman sans titre. Traduit par Phan Huy Duong. Sabine Wespieser, 2010, 319. [Première édition 1991 aux éditions Des Femmes]. Paru au Livre de Poche en 2013.
 
 
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