Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

 

Après l'écriture et l'imprimerie, voici venu le temps de la troisième révolution : celle des nouvelles technologies. Adviennent avec elles de nouveaux êtres humains que Michel Serres baptise "avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet" tant ils sont agiles à communiquer par leurs pouces... Ils sont l'aurore d'une nouvelle société, kaléïdoscope d'individualités interconnectées où déjà s'effacent classements et hiérarchies, où les savoirs appartiennent à tous, où disparaissent les estrades, les chefs et les guides. Mais "Petite Poucette est toute nue. Nous, adultes, n'avons inventé aucun lien social nouveau". Toutefois tout n'est peut-être pas perdu selon M.Serres...

Ces Petits Poucets, enfants du monde nouveau nés à partir de 1970, n'ont connu ni la famine ni la guerre et n'ont donc jamais expérimenté "l'urgence vitale d'une morale". À l'inverse de leurs aînés, ils n'ont aucun attachement fondateur à une patrie, une religion, une idéologie; individualistes et égocentrés ces électrons libres et zappeurs doivent "inventer de nouveaux liens". Petite Poucette choisit ses amis sur les réseaux sociaux, s'enivre d'images et sait gérer simultanément plusieurs informations. Connectée hors de tout espace, elle parle, écrit, pense d'une autre manière que ses parents. Car sa tête c'est son ordinateur : bien pleine et bien faite grâce aux moteurs de recherche et aux logiciels tout y est disponible : rationalité, mémoire, imagination. Dès lors sa vraie tête n'est plus encombrée : Petite Poucette prend ses distances face au savoir et s'ouvre à l'inventivité; désormais pour elle, " le monde est à réinventer"!

M. Serres l'affirme : c'est la fin de l'enseignement en un lieu dédié, par un professeur savant; la fin de la société du spectacle et des acteurs politiques. L'enseignant n'en impose plus à de "sages assis, bouche cousue, cul posé" : Internet est plus savant que lui, les petits poucets s'accaparent seuls ce savoir car leurs fonctions  cognitives se sont adaptées et surtout, ils le mobilisent selon leur propre demande, il ne leur est plus imposé.

Ainsi, à l'école comme en politique il n'y a plus, pour l'auteur, "des conducteurs et des conduits" car nul n'est plus présumé innocent —c'est-à-dire ignorant. Reste aux professeurs, de philo surtout, à s'interconnecter eux aussi à ce nouveau tohu bohu cognitif mondial, sinon la philosophie "ratera notre temps".

"Je voudrais avoir dix-huit ans (...) puisque tout reste à inventer... avec ces Petits auxquels j'ai voué ma vie, parce que je les ai toujours respectueusement aimés." Nul ne songe à mettre en doute la sincérité ni l'enthousiasme de M. Serres, même si son argumentaire reste léger car il préfère convaincre par comparaisons et métaphores : on aimerait pouvoir partager son optimisme.

Michel Serres. Petite Poucette. Le Pommier, 2012, 82 pages.

 

Tag(s) : #Education, #Essais
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :