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La sociologue Marlène Benquet a mené trois ans d'enquête en immersion comme caissière avant d'être stagiaire à la direction et dans l'organisation syndicale du groupe Batax, créé à la fin des années 1950 et devenu l'une des plus grandes firmes européennes de distribution. Elle a cherché à comprendre pourquoi les employés de ce secteur se révoltent beaucoup moins que d'autres, alors qu'ils auraient bien des raisons de contester. Les familles fondatrices de Batax ont passé la main, ces dernières années, à un fond d'investissement; pourtant, malgré la financiarisation de l'actionnariat, la politique de réduction des coûts, la raréfaction des promotions et des rémunération peu motivantes, tous "encaissent", aux deux sens du terme.

Comment s'opère donc l'obtention du travail? Le siège décide de projets que les directeurs régionaux, le comité exécutif, doivent "faire passer" auprès des salariés, conseillères et caissières. La fragmentation de l'information et le jeu des faveurs assurent la paix sociale au sein du groupe. Chacun dépend de son supérieur hiérarchique et "les règles sont suspendues au bon vouloir de l'encadrement": c'est "le fait du prince". M. Benquet compare cette organisation au jeu de go : chaque salarié se trouve encerclé, limité dans ses possibilités d'action et convaincu de n'avoir pas d'autre possibilité que de faire son travail. Nul ne peut s'en prendre à quiconque car "il n'y a personne aux manettes, la langue des cadres est une langue de la dé-responsabilité": ce sont des facteurs extérieurs –la crise économique, la mondialisation– qui obligent le siège à de nouvelles réorganisations pour assurer la survie de l'entreprise : "ces risques venus du dehors doivent donc être pris en charge collectivement".

Aucun cadre ne connaît le fonctionnement général du groupe ni l'objectif des projets décidés par le siège; il lui incombe seulement de les justifier devant les salariés, de leur donner du sens en recourant aux euphémismes –un licenciement collectif devient un "plan de sauvegarde de l'emploi"– et aux tournures encourageantes telles "bâtir des parcours personnalisés" ou encore " fidéliser les compétences". De même, aucune caissière ne bénéficie d'une formation ; nul ne lui explique les règles ni ne l'informe de ses droits. Enfin, les salariés nouent peu de contacts dans l'entreprise et la solidarité entre eux reste inexistante vu le système de faveurs interindividuelles. Ni les cadres, ni les caissières ne croient à ce qu'ils font. Les premiers font respecter des consignes qu'ils ne partagent pas et étouffent toute tentative contestataire de ces projets qu'ils estiment pourtant nuisibles à Batax. Les secondes ne sont que "des bras qui font la caisse", sous la double surveillance de leurs conseillères et des clients. Cependant aucun n'estime "ni possible, ni souhaitable" de se désengager. Car être bien vu de son supérieur permet d'obtenir des compensations : des bonus, quelques promotions pour les cadres; pour chaque caissière un CDI, la possibilité de choisir ses horaires ou de bénéficier de la caisse de solidarité. Et s'il advient que les plus jeunes, parce que plus diplômées, élèvent la voix, la soupape de sécurité syndicale sait les apaiser…

Dans la grande distribution, la précarité, fondée sur le favoritisme, est donc interne à l'entreprise. Chacun joue le jeu, accepte cette "servitude volontaire" moyennant divers arrangements. À lire cet essai de M. Benquet, on se croit plongé "Au Bonheur des Dames" !!!

Marlène BENQUET : Encaisser ! Enquête en immersion dans la grande distribution. La découverte, mai 2013, 333 pages ;

Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES
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