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   C'est avec "Et Nietzsche a pleuré" que l'ai découvert l'œuvre du psychanalyste californien Irvin Yalom. Son récent ouvrage consacré à Spinoza (2012) et au regard porté sur lui par le nazi Rosenberg m'intéressait d'autant plus que l'histoire des idées et celle du nazisme m'ont généralement passionné. La trame romanesque est divisée en deux temps dont les fils alternent : chapitre impair c'est Baruch Spinoza, chapitre pair c'est Alfred Rosenberg. Le récit passe ainsi d'Amsterdam ou d'un autre lieu en Hollande, avec Spinoza, à Reval (Estonie) puis Munich ou Berlin pour être aux côtés d'Alfred Rosenberg. Mais, diable, pourquoi relier ces deux personnages que tout oppose ? Le roman nous fait découvrir en Rosenberg un malade de l'antisémitisme, puisque dès l'âge du lycée, en Estonie, il s'entiche des écrits d'Houston Stewart Chamberlain, le gendre raciste de Wagner. Le jeune Alfred admire aussi Goethe, Kant, et Guillaume II. L'équipe pédagogique s'est mis en tête de détourner Alfred Rosenberg de sa haine contre les Juifs en utilisant sa passion pour Goethe. Le grand écrivain romantique n'a-t-il pas écrit des pages d'admiration pour le juif hollandais ? C'est ainsi que se passe la première rencontre de Rosenberg et de Spinoza. Plus tard, après ses études d'architecture, Rosenberg quitte l'empire russe en révolution et gagne la "mère patrie". De Berlin, le voici à Munich où il fait ses premiers pas dans le journalisme —antisémite évidemment— et se retrouve dans la bande des premiers souteneurs d'Adolphe Hitler.
   Dans un premier tiers du roman, Irvin Yalom invite son lecteur à se familiariser avec la vie et l'œuvre de Baruch Spinoza. Peu d'éléments biographiques —son frère Gabriel, sa sœur, les racines portugaises— mais surtout une découverte pas à pas de la pensée du grand homme, à partir d'un habile procédé. L'auteur imagine deux immigrés juifs récemment venus du Portugal où l'Inquisition a fait périr le père de l'un d'eux. Jacob et Franco consultent ainsi Spinoza plutôt qu'un rabbin pour se perfectionner dans la connaissance de la Bible. Mais l'interprétation rationaliste de Spinoza n'est pas celle des rabbins conservateurs ! Les bases de la philosophie spinozienne sont ainsi découvertes : la libre analyse rationnelle contre l'argument d'autorité de la tradition, de quoi effrayer les bigots. Qui vont se plaindre auprès du grand rabbin d'Amsterdam qui prononce le "herem" contre le jeune philosophe : totale mise au ban de la communauté, une sorte de mort sociale.
   Quand Alfred Rosenberg commence à lire le Tractatus, il s'enthousiasme pour une pensée aussi critique contre les croyances juives. En même temps, pense-t-il, un Juif qui refuse la tradition biblique, qui veut saboter le judaïsme, ne reste-t-il pas un Juif, un représentant d'une race inférieure que lui et les autres nazis rêvent d'exterminer ?
   Le romancier peut ainsi imaginer l'avenir de chacun de ses héros et il n'hésitera pas à faire prendre la route des Pays-Bas à son matamore nazi, l'envoyant sur les traces de son éminent adversaire. Ni l'épaisseur du livre, ni la pensée de Spinoza réputée difficile, ne doivent dissuader le lecteur de se lancer dans ce roman "philosophique". Yalom parvient très bien à expliquer avec simplicité des choses un peu difficiles. Certes on ne devient pas pour autant incollable sur la philosophie de Spinoza, mais on en comprend les bases. Pour l'auteur américain, pas facile d'écrire le roman biographique d'un inconnu célèbre... comme ce Spinoza dont on ne connaît pas la vie personnelle. Lors d'un séjour en Hollande, au musée qu'est devenu la maison du philosophe juif qui polissait des lentilles, Irvin Yalom en apprend un peu plus !
   « Bien entendu, Dr Yalom, ses biens personnels —lit, vêtements, chaussures, plumes et livres— ont été mis aux enchères après sa mort afin de payer les frais de funérailles. Les livres ont été vendus et dispersés, mais par bonheur, le notaire de l'époque en a établi une liste avant la vente, et plus de deux cents ans plus tard, un philanthrope juif a rassemblé la plupart des titres dans la bonne édition... Ce que nous appelons la bibliothèque de Spinoza en est, en fait une réplique. Ses mains n'ont jamais tenu ces livres.» Et le portrait ? « Peut-être l'ignorez-vous, mais ce portrait n'est pas vraiment celui de Spinoza. Il n'est qu'une représentation sortie de l'imagination d'un artiste…»
   Quant au nazi Rosenberg, dont l'ouvrage sur "Les Mythes du XXe s." est réputé illisible même par Hitler, il était plus facile à cerner. Bien que rédacteur en chef du journal du parti, le « sphinx » Rosenberg n'est pas populaire parmi les dirigeants nazis. La tentative de psychanalyse par un élève de Karl Abraham tourne court. Il est presque tenu à l'écart par les ténors du NSDAP entre 1923 (l'échec du putsch) et 1945 : lors des procès de Nuremberg, il incorpore enfin le premier cercle des responsables puisque reconnu comme idéologue en chef il est condamné à la pendaison...
Irvin YALOM. Le problème Spinoza. Traduit par Sylvette Gleize. Galaade éditions. 2012, 642 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS, #Nazisme, #HISTOIRE GENERALE
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