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   Journaliste et romancier mauritanien, Beyrouk redonne vie, dans ce roman, aux anciennes tribus sahariennes aujourd'hui disparues. Le narrateur, griot anonyme, se remémore autant ses moments de bonheur brisés que ses longues errances solitaires. Pourtant la paix et l'amour endorment sa créativité alors que la solitude et la liberté vivifient sa musique et sa voix. " Nous avions tout vaincu. Nous avions le Sahara tout entier à nos pieds... Nous avions le Soudan" .
   Mais cette tribu dominatrice des Oulad Mabrouk a été vaincue à son tour, ses membres dispersés ; son meilleur griot erre de campement en campement. Il retrouve une fille de son clan, Khadija, sous l'emprise de leur nouveau protecteur et vainqueur, le volage émir Ahmed. Comme elle se refuse à n'être qu'une concubine, elle en meurt. Pour la venger, le griot qui l'aimait humilie l'émir en refusant de chanter ses louanges : il doit fuir de nouveau, à Tombouctou, où il trouve un bon maître, Cheik Brahim, et une douce épouse, Fatima. Mais son ami Mehmed l'arrache à ce bonheur car il faut régler la dette d'honneur, relever la défaite de leurs guerriers. " La vengeance c'est la dette des hommes libres et elle doit être payée". Dans les monts du Tagant, le griot, Mehmed et son cousin Ethmane attaquent Ahmed et le tuent. Au cours de cette "nuit du destin", les deux hommes et leur armée ont "débarrassé la terre de Satan".
   Entre lyrisme poétique et grandissement épique, Beyrouk éclaire la personnalité et la fonction du griot traditionnel. Poète conteur, il chante la générosité de son émir protecteur en jouant sur son luth — la tidinitt —, sa propre musique — la hawl. Mais il a surtout pour mission de transmettre la mémoire des hauts faits d'armes des pères : " leur geste, leurs noms" leur exemplarité héroïque seuls donnent sens à la vie de leurs fils. On comprend le pouvoir du verbe dont dispose le griot : en rappelant les valeurs fondatrices de l'identité tribale, il exhorte à l'action, à l'inverse du marabout, le guide spirituel. Tous partagent avec lui l'orgueil personnel, la fierté clanique et le sens de l'honneur. Le barde n'a que mépris pour les autres tribus, "primaires et ignorantes", comme pour la musique touareg, divertissement superficiel car elle chante l'amour et non le courage du guerrier.
   Membre d'une tribu nomade et solidaire, le griot est dépaysé à Tombouctou, ville multiethnique où se mêlent, dans l'indifférence, des individus anonymes et où il se sent emprisonné. Honteux d'être rémunéré lorsqu'il chante, il se croit maudit, déchu ; le confort l'amollit : "la ville endort l'esprit et les sens... la ville, c'est le culte du repos et des facilités". Au seuil de la vieillesse, le barde a accompli sa mission, il a vengé les siens : l'errance est terminée, il est devenu le griot d´Ethmane, le nouvel émir, homme d'honneur et de générosité.
   Dans ce roman au style ample, la phrase de Barouk retrouve souvent le souffle de l'épopée pour nous rappeler que ce monde de violence et de passions tirait sa force de l'adhésion de tous à des valeurs aujourd'hui bien oubliées.
• BEYROUK. Le griot de l'émir. Elyzad, Tunis, 2013, 166 pages.

 

Tag(s) : #MONDE ARABE, #MAURITANIE
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