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Assia Djebar a toujours écrit "contre la régression et la misogynie", dans cette
 
prose allusive, suggestive, où le lyrisme n'est jamais très éloigné du polémique. Ses textes ne se donnent pas, ils se méritent. Car A. Djebar, toujours dans l'entre-deux rives —Algérie, France—, conjoint les paradoxes aux similitudes : l'amour et la fantasia, les fragments autobiographiques et l'histoire algérienne de 1830 à 1962, les femmes, l'arabe et le français. Celles-ci, engagées aux côtés des maquisards, incarnent l'Algérie en guerre contre la France : pour elles, malgré les morts, c'était la fête, chuchotée comme le sentiment amoureux par la voix des plus âgées. La romancière partage cette pudeur à parler de ses élans du cœur. Sa différence tient à sa maîtrise de la langue française : alors que les aïeules témoignent dans l'oralité arabe de leur propre expérience tragique du conflit, A. Djebar lit les récits des officiers français du 19° siècle et ceux des chefs arabes : la représentation écrite qu'elle donne de la fantasia, en "s'insinuant dans le vestibule de ce proche passé", participe à la transmission féminine de la mémoire nationale.
 
Dès la prise d'Alger en juin 1830, la guerre se vit comme une fête dans les deux camps. La flotte française embarque écrivains et dessinateurs; les tribus bédouines multiplient à plaisir les attaques de guérilla, fortes de leur "pugnacité tragique", "heureuse de tuer et de mourir". Car "l'indigène, même quand il semble soumis, n'est pas vaincu" et Alger demeure "la Ville Imprenable" malgré sa reddition : l'Algérie ne s'apprivoise pas. La "fièvre scripturaire" des officiers français révèle l'orgueil du grand séducteur; dans cette "entreprise de rapine", les soldats pillent, violent, enfument les Arabes dans les grottes d'Ouled Riah, soumettent les moudjahidines à la gégène sans jamais que ces "scènes de cannibales" ne les découragent.
 
Les femmes algériennes participent au combat, hébergent à la nuit maris, frères, fils, montent au maquis, fuyant les soldats qui incendient leurs maisons; elles aussi connaissent la prison et la torture. Toutes ont pleuré leurs hommes, pourtant, à l'image de la tante Zohra, leurs voix restent fortes et fières quand A. Djebar les écoute chanter leur amour pour leur terre. Un devoir lui incombe : "Dire à mon tour. Transmettre ce qui a été dit, puis écrit. Propos d'il y a plus d'un siècle, comme ceux que nous échangeons aujourd'hui, nous, femmes de la même tribu".
 
En revanche, elle évoque avec beaucoup de retenue son enfance ou son premier amour, "frappée d'aphasie amoureuse" comme ses sœurs arabes qui jamais n'expriment ouvertement leurs sentiments. Certes sa différence tient à ses parents, "couple moderne", qui "s'aimaient ouvertement" s'appelaient par leurs prénoms, comportements choquants pour le voisinage. Grâce à Tahar, son père instituteur, A. Djebar a maîtrisé toute petite la langue française : fabuleuse ouverture au monde, émancipation intellectuelle car "l'écriture est dévoilement"; mais aussi séparation, expatriation de sa culture d'origine. Alors que ses amies vivaient voilées, cloîtrées dès l'âge de dix ans, la jeune Assia "avait échappé à l'enferment", et s'habillait à l'européenne.
Pourtant, le français , "la langue de l'adversaire d'hier" l'entrave : "langue marâtre", "aride" à dire l'amour à l'inverse du chant arabe. Le français "l'enveloppe comme la tunique de Nessus", la ramène au "murmure de ses compagnes cloîtrées": son autobiographie restera juste une esquisse. A. Djebar fait revivre des aïeules pugnaces, fières de participer à la fantasia; mais aussi des femmes sensibles aux élans du cœur. Ce récit leur rend un nouvel hommage.
• Assia DJEBAR. L'Amour, la fantasia. Albin Michel, 1995. Et Livre de Poche, 2001, 316 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #ALGERIE
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