Il est assez rare que les capitaines négrier aient dévoilé au grand public leurs aventures et leurs secrets. Au journal du capitaine Snelgrave pour le début du XVIIIe siècle répondent ces "Confessions" de Théodore Canot pour le début du XIXe. Entendons-nous bien sur le terme de
"confession" : il n'y a aucune intention d'obtenir l'absolution de quiconque pour ce que l'on considère aujourd'hui crime contre l'humanité. Le récit du capitaine Canot est marqué par une totale absence d'empathie à l'égard de ses victimes. Il s'agit simplement de souvenirs et de révélations portant sur son activité illégale entre 1820 et 1840. D'ailleurs les titres ont varié selon les éditions.
• Fils d'un officier de l'armée de Napoléon, et de son vrai nom Théophile Conneau, il est né en Italie et a été élevé par sa mère à Florence. C'est d'Italie qu'il s'est embarqué pour la première fois, à Livourne, sur un navire battant pavillon américain. Il a ensuite rejoint l'équipage du négrier cubain l' "Aerostatico" en 1826 pour son premier voyage africain avant de devenir capitaine de nombreuses expéditions négrières. Il a aussi été employé par des trafiquants basés sur la côte, à commencer par Mongo John sur le Rio Pongo et fréquenté plusieurs rois africains. Il se mit aussi au service de don Pedro Blanco en Sierra Leone. Après 1830, les croiseurs britanniques rendirent la vie des négriers plus compliquée et plus risquée : leur activité tourna à la piraterie ; ils devinrent flibustiers pour s'emparer des cargaisons des concurrents, et parfois changeaient de pavillon pour brouiller les pistes. Canot tenta d'abandonner le trafic illicite en 1841, achetant un terrain à Cape Mount dans l'espoir d'y créer une plantation prospère, mais sa "Nouvelle Florence" fut brûlée par les Anglais. Canot retourna vers la traite illégale notamment avec les Brésiliens et en 1850 il fut arrêté par un croiseur américain au large de l'Angola. C'est ainsi qu'on retrouve finalement notre homme sur un quai de Baltimore, dictant ses confessions au journaliste Brantz Meyer qui les édita en 1854 à New York chez Appleton & C°.
• Le récit de Th. Canot permet de bien saisir la manière dont se réalise l' "odieux trafic", comment les esclaves sont payés "en barres", unité de compte variable, auprès des intermédiaires des ports africains. C'est sans aucune émotion qu'il détaille les conditions de vie des captifs en "esclaverie" ou barracon avant d'embarquer, puis à bord de navires qui tendent à devenir moins "spacieux" quand la traite est illicite et que leur vitesse prime sur leur tonnage. Il ne cache pas la forte mortalité qui arrive à certaines expéditions, par exemple au retour de la Mozambique, quand une cargaison de 700 captifs fut réduite par la maladie de près de 500 esclaves. La commercialisation aux Antilles est aussi évoquée, notamment après le "rafraîchissement" des captifs débarqués à Cuba où règnait la corruption : le « calmant doré » permettait d'y contourner des lois. Les gains de certaines opérations sont révélés — l'auteur est tout fier d'une opération record qui a rapporté 41 438,00 dollars — mais il perd aussi vite ce qu'il a gagné : des navires sont saisis, son installation à terre est la proie des flammes, etc. L'argent de la traite est singulièrement versatile...
• Outre la description de la traite négrière, ce récit apporte de nombreuses indications sur la société du littoral africain. On y trouve de nombreux autres aventuriers que notre auteur ; ainsi à Gallinas, au nord de Monrovia, sévit don Pedro Blanco, qualifié de "Rothschild de la côte" qui fut un simple marin venu de Malaga avant de monopoliser le trafic de la région. Cette société littorale se réduit-elle à la simple opposition Blancs/Noirs ? Non, elle est relativement diversifiée et métissée. Ainsi la belle Esther du harem de John Ormond — alias Mongo John — est une quarteronne et son maître un métisse. Ormond père, armateur à Liverpool, avait épousé la fille du chef indigène de Rio Pongo et Ormond fils se trouva ainsi reprendre la factorerie de Bangalang après une palabre fondée sur le droit coutumier. Le fameux trafiquant Cha-Cha, dit señor da Souza, « était disait-on un métis indien de Rio de Janeiro, d'où il avait émigré au Dahomey après avoir déserté l'armée de son impérial maître…» Tandis que sur la côte les courtiers indigènes — les "manfoucas" — concurrencent les commerçants étrangers, et laissent le commerce intérieur aux tribus foulahs et mandingues, Kroumen et Fishmen sont les rois des pirogues. L'auteur, qui parle la langue soussou, vante leur efficacité pour franchir la barre et assurer le chargement et le déchargement des bricks ou des goélettes qui ne peuvent accéder aux criques discrètes.
• Des années avant Frobenius, Canot se fait un peu ethnologue. Il profite d'un séjour à Ouidah pour se rendre à Abomey et décrire comment les Amazones — ces « démons femelles » —massacrent trois cents esclaves en six jours pour célèbrer les coutumes annuelles de la cour. À Lagos, il est impressionné par un sorcier qui prépare un sacrifice rituel :
« Vers minuit, le sorcier émerge d'un buisson ou bosquet sacré dont l'accès est interdit à tous les Noirs qui ne font pas partie de la confrérie religieuse. Le costume du magicien est de nature à frapper de terreur ses compatriotes. Il porte un vêtement qui le couvre de la taille aux talons à la manière d'une jupe et qui est fait d'une fourrure noire à longs poils ; une pèlerine de la même fourrure est agrafée à son cou et l'enveloppe jusqu'aux coudes ; un immense capuchon hérissé, d'aspect aussi féroce qu'un bonnet à poil de grenadier, le coiffe ; des pattes de tigre recouvrent ses mains tandis qu'un effrayant masque blanc, au nez pointu, aux lèvres minces, dissimule son visage. Il est escorté de dix vigoureux sauvages, vêtus et masqués comme lui et portant chacun quelque instrument discordant.»
• Attention, l'édition de poche Phébus Libretto n'est pas complète avec ses 260 pages et 31 chapitres quand la version américaine de 1928 (numérisée par Google books et téléchargeable en pdf) en compte près de 450 en 73 chapitres. Il ne faut donc pas se limiter à cette édition de poche pour connaître la principale mésaventure de Théodore Canot :
« Il ne put éternellement échapper à la flotte anti-esclavagiste comme il l’avait fait au Rio Pongo en se réfugiant aux Iles de Loos. C’est là que son navire, un clipper américain battant pavillon espagnol, l’« Aquila d’Oro », fut confisqué par les autorités françaises. Emprisonné à Gorée, puis à Saint-Louis du Sénégal, la sentence du tribunal décida la confiscation de son navire par le gouvernement de Louis-Philippe et une peine de prison ferme pour l’équipage (deux ans pour les marins, cinq pour les officiers et dix pour lui). Il purgea cette peine à Brest, en France, mais grâce à des interventions, il ne fit qu’un peu plus de neuf mois, avant d’être frappé de bannissement.»
(source : Yolande Béhanzin Joseph-Noël in Les Cahiers des Anneaux de la Mémoire, n°4, 2002. - Cette condamnation de 1834 avait été étudiée par Gabriel Debien, in SFHOM, n° 238, 1970, pp.214-224).
• Vingt ans plus tard, la France va faire de l'ex-négrier un administrateur colonial en Nouvelle-Calédonie comme le raconte Hubert Deschamps (in Histoire de la Traite des noirs, Fayard, 1971). Canot était venu à Paris en 1854 pour la publication de la version française de son ouvrage sur la traite négrière : une affaire délicate pour son frère Henri Conneau, médecin et ami de Napoléon III. Mieux vaut éloigner ce négrier devenu gênant depuis que Paris a mis fin à l'esclavage dans ses colonies. Il est envoyé dans cette nouvelle possession du bout du monde avec sa jeune épouse américaine, Elisa McKinley et, dès son arrivée, se fait promouvoir capitaine du port. En revanche, le poste de gouverneur de Nouvelle-Calédonie lui sera refusé et il mourra en France en 1860 avant d'avoir pu rejoindre le comptoir français de Mahé où on venait de le nommer — sans doute pour compléter sa connaissance des cinq continents...
Théodore CANOT - Confessions d'un négrier. Les aventures du capitaine Poudre-à-canon, trafiquant en or et en esclaves, 1820-1840.
Texte français de Marthe Nouguier. Préfrace de Michel Le Bris. - Phébus Libretto, 2010, 262 pages. Également publié aux éditions Ancre de Marine.
Après l'édition française de 1854, l'ouvrage avait été réédité au Mercure de France en 1938 sous le titre "Vingt années de la vie d'un négrier" (389 pages).
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