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Rescapée du génocide tutsi, Scholastique Mukasonga met en scène l'histoire du Rwanda à travers la métaphore d'un internat de jeunes filles perché à 2 500 mètres d'altitude et dédié à Notre Dame du Nil, la Vierge noire. Au sein de ce huis-clos couvent des jalousies de lycéennes mais aussi des tensions ethniques, le quota n'autorisant que 10 % d'élèves tutsis. Ce lycée n'échappe ni aux conflits politiques, ni aux croyances et aux traditions : du « vieux blanc » qui a voué sa vie aux Tutsis à Kagabo le sorcier ou Nyamorongi la faiseuse de pluie, les sortilèges servent autant les visées amoureuses que les complots du pouvoir : la magie conserve sa puissance et donne au récit sa fascinante Mukasonga-notre-dame-du-nil.jpegprofondeur.

Une dizaine de jeunes filles vivent une année de terminale trés mouvementée dont le chaos final préfigure la tragédie de 1994. Construit à l'indépendance, en 1962, au dessus de Nyaminombe, Notre-Dame du Nil accueille des filles de ministres, d'ambassadeurs, de militaires. Dans cet établissement verrouillé et gardé où l'on ne parle que français, professeurs et missionnaires forment « l'élite féminine de la République du Rwanda, de bonnes citoyennes et de bonnes chrétiennes ». La réalité humaine est plus sombre; Ryangombe, le diable, habite autant l'aumônier, très interessé par ces « jeunes filles en fleur » que certaines d'entre elles peu soucieuses de préserver leur virginité… mais l'intérêt politique étouffe tout scandale…

Le conflit ethnique divise ces lycéennes. Le leader, c'est Gloria : membre du bureau de la Jeunesse Militante Rwandaise, elle est « l'œil du parti du peuple majoritaire de la houe », les Hutu. Avec ses copines, cette fille vindicative provoque Modesta, mulâtre hutu seulement par son père, et poursuit de sa haine les deux Tutsies du groupe, Veronica et Virginia. Si celle-ci rêve de ce « diplôme des Humanités » qui fera d'elle une étudiante —une « évoluée » comme disaient les Belges—, elle n'ignore pas qu'elle peinera à trouver un emploi car « les Belges et les évêques ont retourné leur veste, ils ne jurent plus que par les Hutus ». Reste aux deux jeunes filles à leur échapper à tout prix.

L'évocation des coutumes et de la culture tutsi retient l'attention. Grâce au truchement de cet aventurier planteur de café, M. de Fontenaille, l'auteur convoque sa propre histoire. Descendants des pharaons noirs et d'« Isis la grande Déesse », de la Reine de Saba, de Notre-Dame du Nil, on a dit les tutsis « hamites », juifs noirs. Ces grands et longilignes éleveurs auraient dominé pendante 900 ans les Hutus, petits agriculteurs râblés... Si les anthropologues blancs ont réhabilité les tutsis dans leurs livres, au Rwanda ils demeurent selon les Hutus « des cafards, des serpents, des animaux nuisibles ».

Quelle que soit leur ethnie, les lycéennes apprécient les crèmes pour blanchir leur peau, les techniques pour défriser leurs cheveux, mais boudent la nourriture du lycée —sardines en boîte et corned beef— et s'échangent les recettes maternelles pour préparer les bananes ou la bière de sorgho. Même si au lycée, leur parole s'émancipe de certains tabous, comme les menstrues dont leurs mères ne disent mot, le secret garde une place importante dans leurs propos : il les relie toujours aux forces occultes qu'il leur faut ménager, surtout les jeunes tutsis.

« Nous avons cru protéger nos filles des malices du monde et le monde a forcé nos portes » s'indigne la mère supérieure. Aussi tragique que soit ce roman à l'écriture réaliste et souvent douloureuse, il n'en est pas pour autant empreint de désespoir : S. Mukasonga réveille les collines, réenchante les arrière-cours d'une terre qui semble exister toujours et que le Prix Renaudot a justement reconnue.

Scholastique Mukasonga : Notre-Dame du Nil. Gallimard, 2012, 222 pages. 

 

Tag(s) : #LITTERATURE AFRICAINE, #RWANDA
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