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 Bertrand-Histoire à parts égales« Où l'on croise un capitaine hollandais empoisonné à la datura, trois descendants malais d'Alexandre le Grand, un phoque annonciateur de tempêtes, la Lumière du Prophète, une balance chinoise que l'on dit romaine, un cartographe voleur de mappemondes et un linguiste voleur d'étoiles, un fidalgo emporté au Ciel par le souffle d'une bombarde, l'Empire ottoman, Giordano Bruno, un esclave coréen sauvé de la noyade au milieu de l'Atlantique par deux tableaux pieux fabriqués par des convertis japonais de Nagasaki, des séraphins de Goa et des larins de Perse, un prince de Pakuan arpentant Java en quête d'un lieu pour y mourir, la baie de Sainte-Hélène, trois émissaires du sultan d'Aceh voyageant à travers le Brabant derrière les lignes orangistes, une salamandre de lave, le grand poète Hamzah Fansuri, une caraque portugaise calfeutrée au poivre, plusieurs esprits javanais, deux livres de camphre, un marchand florentin, quelques palais, et une prophétie.»
 

 • Cet "inventaire à la Prévert", placé en préambule, évoque malicieusement les têtes de chapitres des vieux livres d'aventures en lançant dans un maelström d'images les personnages et les objets d'un traité historique foncièrement novateur. Mais de quoi y est-il question ? De la rencontre de deux mondes, Orient et Occident, avec comme point d'ancrage le port de Bantam (auj. Banten), à l'ouest de Java, où l'arrivée en 1596 d'une "Première Navigation" hollandaise, attirée par le poivre et forte de ses certitudes, passe à peu près inaperçue des populations locales. Mais au-delà du récit maritime, le chercheur analyse les sociétés de l'Insulinde bâties au bord des détroits de Malacca et de la Sonde. Il décortique leur culture, leur système politique, leurs croyances et montre l'évaluation maladroite qu'en font les marins et commerçants hollandais obligés de recourir au truchement de Portugais, d'Indiens ou de Chinois qui sont leurs rivaux commerciaux. Il montre aussi le dédain des Malais et Javanais à l'endroit de ces rustres venus de « pays d'au-dessus des vents » — de pays qui ne connaissent pas les moussons — incapables de respecter leurs idées et leurs usages, bref « des gens inconvenants ». Laissant de côté l'histoire d'antan, uniquement centrée sur une Europe à la découverte et à la conquête du monde, l'auteur élargit l'approche du sujet et comme il s'agit de populations qui les unes et les autres pratiquent l'écrit, il propose une recherche « à parts égales » au sens des deux versants d'une même montagne, même si l'adret et l'ubac différent. Il n'est que de parcourir, pages 623-645, la bibliographie des documents primaires pour bien comprendre qu'il ne manque pas de matériaux asiatiques (épopées dites "hikayat", annales dites "babad", pour écrire cette histoire qui ne sera donc pas l'exclusif regard de témoins venus d'Amsterdam et de Lisbonne. Les notes, groupées en fin d'ouvrage, confrontent le lecteur à une documentation considérable où, — mais qui s'en étonnerait ? — les travaux en français sont rares et c'est une raison supplémentaire pour s'intéresser à cet impressionnant travail, étayé enfin par un cartographie efficace.     

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Banten - D'après un ouvrage publié à Leyde vers 1700 par Pierre van der Aa.

 • L'expédition de Cornelis de Houtman quitte Texel le 2 avril 1595 et touche le port de Banten le 22 juin 1596. Le souverain local vient de périr à la guerre contre Palembang, pour le contrôle du poivre de Sumatra. La cité-Etat est donc gouvernée par un régent ; les Hollandais entrent en contact avec le Shahbandar, le directeur du port. Rapidement ils "dérapent", ouvrent le feu sur des jonques javanaises et un boulet s'abat sur le palais du régent. Quand ils reprennent la mer, ils commettent de nouveaux massacres à Madura dont le souverain est tué. « Meurtre, vol crapuleux, enlèvement : les équipages de Houtman se comportent en parfaits truands.» Le navire Amsterdam, endommagé, a brûlé : plus question d'aller aux Moluques : direction la Hollande et entrée en rade de Texel le 11 août 1597 .

 

 L'expression "Première Navigation" provient du récit de Willem Lodewijcksz "marchand-junior sur le navire amiral" de l'expédition financée par la Cie van Verre. Les frères Houtman bientôt reprennent la mer ; mais à Aceh en 1599 Cornelis est empoisonné à la datura tandis que son frère et son équipage sont emprisonnés. La Compagnie des Indes orientales, la célèbre VOC, est fondée peu de temps après le 20 mars 1602 quand les Hollandais se font plus nombreux dans les parages de la Sonde. Bientôt ils disposent d'une série d'établissements permanents sur la route des épices : Malacca (1641), Le Cap (1652), Ceylan (1659). Auparavant, en 1628-30, ils font la guerre — avec « une armée métisse » comprenant jusqu'à des mercenaires japonais — pour transformer Djakatra, vieille dépendance de Banten, en cette Batavia contre laquelle s'épuisent deux expéditions militaires de Sultan Agung, souverain du negara de Mataram, puissance montante dans l'île de Java.Essor-du-sultanat-de-Mataram---XVIIe-s-png

 
L'expansion du negara de Mataram au XVIIe siècle

 À l'origine, les Hollandais sont venus pour casser le monopole des Portugais (devenus sujets de l'Espagne) qui ont organisé l'Estado da India (vice-royauté de Goa) le long de la route des Épices.

 
Carrera 1600
1600. Depuis un siècle les Portugais ont fréquenté la Carrera da India.

 On découvre toute une société internationale de marchands et de marins malais, turcs, hadramis [yéménites], péguans [birmans], gujaratis, chinois, mais aussi portugais et bientôt anglais. Les Bataves y recrutent des pilotes pour longer les îles dont ils dressent des "profils côtiers" et en retirent une expérience maritime qui se traduit par l'essor de la cartographie aux Provinces-Unies — dont Willem Jansz Blaeu est nommé cartographe en 1633. Ainsi, selon les mots de l'auteur « le théorème éculé de la "diffusion" de la "science occidentale moderne" se révèle criant de fausseté.» Entre Hollandais et Asiatiques, les difficultés de communication interviennent dans tous les domaines, poids et mesures, monnaies, calendriers, etc..., à commencer par la langue. Si le commerce emploie un "pidgin portuaire", forme dégradée du malais, le javanais reste langue de cour et de culture.

 

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Hendrick Vroom - Le retour à Amsterdam de la 2è Expédition aux Indes orientales, 19/07/1599.

 Le concept d'une "histoire à parts égales" se traduit par des comparaisons entre les questions religieuses et les conceptions politiques, des uns et des autres. De même que la Hollande est le haut-lieu de l'imprimerie en Europe, Banten appartient à une civilisation de l'écrit mais il n'y a pas de récit bantenois de la rencontre avec les Hollandais : un non-événement pour une cité cosmopolite. Romain Bertrand nous fait découvrir la civilisation raffinée de l'Insulinde en se fondant sur les productions écrites des chroniqueurs et poètes de cour, du XVIe au XVIIIe siècle. Les écrits de cour opposent la morale aristocratique fondée sur le rang et l'honneur, au monde trivial du négoce et aux désordres passionnels des fils des marchands. Composé vers 1630 au temps de Sultan Agung, le Pranacitra, illustre cette opposition. Le roi offre pour butin la belle Roro Mendut, fille de marchand, à Wiraguna l'un de ses généraux victorieux. Celui-ci s'éprend de la captive, mais elle résiste à ses avances et prend pour amant le jeune Pranacitra, fils d'un marchand disparu en mer.

« Pranacitra, qui vit entouré de cohortes de domestiques dans une vaste demeure, incarne la vacuité morale des hommes d'argent : sourd aux mises en garde de sa mère éplorée, qui le somme de reprendre le négoce de son père et de metre à la voile pour Malacca, il dilapide gaiement la fortune familiale en combats de coqs et jeux d'argent. Ayant découvert le commerce des deux jeunes gens, le Tumenggung Wiraguna, blessé au vif dans son honneur, fait fouetter et jeter au cachot Roro Mendut. Pranacitra la délivre et les deux amants prennent la fuite en se jurant un éternel amour. Las, ils sont rapidement rattrapés par les hommes de Wiraguna — lequel, pour en finir, les exécute tous les deux d'un coup de kriss.»

 Les auteurs d'hikayat n'écrivent pas pour encenser des personnalités, ou raconter des anecdotes de commerçants, mais pour inciter au respect de l'islam, des nobles, et des rois. La vision des choses qu'ont ces scribes ne peut que très partiellement recouper les récits des marins bataves. Les Hollandais connaissent aussi le conflit entre l'argent et la morale : mais leur point de vue n'est pas figé : « L'attitude des calvinistes à l'égard du monde de l'argent se transforme (…) en quelques décennies. Au milieu du XVIIe siècle, il n'y a plus guère, aux Provinces-Unies, que quelques rares cénacles de mennonites radicaux pour bouder le boursicotage…» et l'auteur démontre que c'est sous l'influence des "affaires des Indes".

Contrairement aux Portugais hostiles à la « secte de Mahomet », les Hollandais ne se sentent pas l'âme de missionnaires chrétiens en arrivant sur ces rivages où l'islam venait d'aborder. La rencontre entre Européens et Malais/Javanais n'a rien d'un affrontement binaire entre Chrétienté et Islam : chaque foi est agitée par ses propres controverses. L'établissement des musulmans à Java s'est traduite par la chute des principautés hindouisées (Surabaya par exemple en 1531). La nouvelle religion, qui vient de tourner la page de l'An Mil de l'hégire est caractérisée par l'importance du courant mystique — les gens de la Voie contre les gens de la Loi. Les auteurs d'hikayat enseignent le respect du pouvoir monarchique, et lui appliquer le concept de « despotisme asiatique » cher à Montesquieu qui crut voir dans Banten « une petite théocratie murée sur elle-même » paraît peu fondé. Si l'on respecte strictement la chronologie, les écrits politiques de Banten et Aceh sont à comparer à des textes européens écrits autour de 1600 : la monarchie absolue est alors la conception dominante du pouvoir politique. En 1607-1636, à Aceh, « le règne d'Iskandar Muda fut d'une extrême violence » note R. Bertrand, mais l'Europe des guerres de religions et de la guerre de Trente ans n'était pas particulièrement soucieuse des droits de l'homme... Campanella était « incarcéré par le Saint-Office en 1599 et Giordano Bruno conduit au bûcher du Campo dei Fiori le 17 février 1600.»

• Bien avant Bougainville et Pierre Loti, les marins hollandais favorisent la passion des exotica ; jusqu'au comité directeur de la VOC qui donne des instructions favorables à la collectionnite des cabinets de curiosités : « Le fait de disposer aussi harmonieusement que possible sur des étagères des ammonites, des étoiles de mer, des cristaux de roche, des dents de requin et des queues de pangolins ne relevait par ailleurs pas uniquement, chez les burghers de Delft ou de Leyde, d'une pulsion ostentatoire, mais aussi d'un genre particulier de piété érudite. Contempler à demeure les "merveilles de la Création de Dieu (wonderen van Gods Schepping)" était en effet une dévotion propre à séduire les calvinistes hollandais.» L'auteur ajoute en note p.537 : « Dans un pays marqué par le Beeldenstorm et où fulminaient les predikanten, mieux valait collectionner des coquillages que des tableaux pieux "papistes" ou des scènes de genre à la moralité douteuse. Il faut aussi penser ensemble l'intérêt pour les naturalia et l'attrait pour les natures mortes (stilleven) et les marines.»

Impossible de tout évoquer... Cet essai n'est pas "tous publics" et doit être dégusté sans précipitation ! Sa richesse est considérable et c'est peu dire qu'il contient de nombreux sujets à explorer et constitue une belle matière à reflexion.

• Romain BERTRAND.  L'Histoire à parts égales. Récits d'une rencontre Orient-Occident (XVIe-XVII°siècle). Seuil, 2011, 658 pages.

 

— Compte-rendu dans La Vie des Idées, par Philippe Minard. Traduit en anglais.

Tag(s) : #JAVA, #HOLLANDE, #HISTOIRE 1500-1800
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