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"Close Sesame" eut sa première publication en 1983 pour achever la trilogie "Variations sur le thème d'une dictature africaine", en l'espèce la dictature somalienne qui allait se poursuivre plusieurs années encore puisque la conspiration dont se livre raconte l'histoire avait échoué. Avec une prose exigeante qui caractérise son œuvre et qui est ici pleinement maîtrisée, Nuruddin Farah a construit ce roman décrivant les Farah-Sesame.jpgderniers jours de la vie de Deeriye, un homme âgé de près de soixante-dix ans, asthmatique, ancien héros de la lutte contre la colonisation italienne, et père d'un chef de réseau qui passe à l'action contre le dictateur. L'habileté de l'auteur se manifeste dans la divulgation progressive de l'importance du réseau, à la fois pour le lecteur et pour son personnage principal, Deeriye, ce héros nationaliste qui n'a jamais employé la violence.

• Comme le titre l'indique, le roman suppose un récit qui va se refermer après avoir mis en scène la vie du vieux leader, né en 1912, devenu chef de clan, et longuement emprisonné : par les Italiens en 1934 au temps du gouverneur De Vecchi, par les autorités mandatées par l'ONU après 1945, par le pouvoir de Siyad Barre enfin. Plus qu'une reconstitution méthodique du passé du vieux chef, le romancier ancre son récit dans la saga familiale de Deeriye. Quant l'armée britannique vint en 1943 balayer la domination italienne, Deeriye fut libéré de prison juste assez longtemps pour que Nadiifa lui donne un fils. Mursal, cet autre fil rouge du récit, fut élevé largement par son oncle Elmi-Tiir, le beau-frère du prisonnier. Dans sa geôle, Deeriye a appris à lire et écrire, en arabe et en italien. Il a appris les poèmes de Sayyed, sorte de père de la nation. Il a lu le Coran et Mussolini. Il est devenu très pieux, attentif aux prières quotidiennes, et même empêtré dans sa bigoterie, à tel point qu'un jour, son chapelet, pris dans le canon du revolver l'empêcherait de se servir de son arme...

• Sitôt passé l'incipit le lecteur entend parler des conspirateurs. « Tu es personnellement mêlé à un complot pour renverser l'État ? C'est ça ?» demande avec insistance le père au fils. Il est alors question de la disparition du seul Mahad. Mahad est-il seul ? Sont-ils quatre ? Au "Baar Novecento", on boit le thé en s'échangeant les dernières rumeurs politiques tandis que Khaliif, le fou — à moins qu'il ne soit un ancien prisonnier torturé — proclame ses vérités et conclut : « Maudits soient ceux qui trahissent !» Au fil des chapitres, les autres résistants vont tomber : Mukhtaar, Mohammed-Somali… À qui le prochain tour ? C'était un réseau d'une dizaine de membres en comptant Mursal. De temps à autre la radio locale diffuse le chant du "Samadiidow" qui annonce une exécution capitale.

• Ledit Mursal avait épousé une juive new-yorkaise, Natacha, seule étrangère dans cette famille qui conserve la structure clanique. Le fait peut surprendre, mais on retrouve dans d'autres œuvres de N. Farah ce thème de l'épouse (ou de l'amie) venue du monde des Blancs : dans "Dons", c'est la maîtresse allemande du directeur de la maternité ou bien l'épouse italienne d'Abshir frère aîné de l'héroïne ; dans "Une aiguille nue", c'est Nancy née d'un mariage anglo-espagnol ainsi que Barbara, l'américaine qui « a refusé à l'enfant le droit de téter le sein ». Est-ce la revanche des colonisés sous la forme d'une ouverture du Tiers Monde vers le Premier Monde — comme on disait naguère —? Ou est-ce le coup de chapeau d'un auteur exilé qui a séjourné en Europe et aux Etats-Unis ? (Il vit présentement à Cape Town).

• Et en même temps, ce roman étale la description d'une société pré-moderne. Exemple : « Rooble, à soixante-huit ans, était le père d'un enfant qui n'avait pas un an ; les autres de ses enfants, au nombre de huit ou neuf, pouvaient se mettre en rang et peupler une petite rue pour le saluer s'il venait à défiler dans un cortège automobile; des enfants nés de femmes bien plus jeunes que lui, et dont il avait divorcé ; son épouse actuelle n'avait pas tout à fait vingt ans. Deeriye désapprouvait ces agissements qu'il considérait avec beaucoup de mépris…» Pourtant Rooble, qui croupit de nouveau en prison, est pour Deeriye un ami véritable et un ancien camarade de détention. Il ajoute : « Halina était la jeune épouse que Rooble venait d'acquérir C'est moi qui souligne et j'écris cela un 8 mars...

• Romancier anglophone en exil itinérant, N. Farah montre ici, comme dans ses autres ouvrages, des exemples d'attachement à la culture arabo-musulmane traditionnelle. Cela se fait via le personnage le plus âgé, Deeriye. Ainsi explique-t-on les rêves et les contes orientaux insérés dans le roman. D'une part les rêves de Deeriye mettant en scène l'épouse décédée, rêves souvent marqués des signes précurseurs — ainsi la disparition de Musal — d'autres part des contes demandés par le petit-fils, des contes du roi Wiil-Waal.

• En exergue de la dernière partie, on remarquera cette strophe empruntée à Czeslaw Milosz : « Mal à l'aise sous la tyrannie / Mal à l'aise sous la République / Sous l'une j'aspirais à la liberté / Sous l'autre, à la fin de la corruption.» Au total, "Sésame ferme-toi" est un roman intéressant plutôt que passionnant, rédigé à la perfection, mais uniquement dans le registre de la gravité; il a le mérite de nous faire un peu mieux connaître l'histoire et la société d'un pays très décrié dans l'actualité : la Somalie.

Nuruddin FARAH  - Sésame ferme-toi.  Traduit de l'anglais par Christian Surber. Editions Zoé, Genève, 1997, 308 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE AFRICAINE, #SOMALIE
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