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Tournier-eleazar

• On sait que les personnages de Tournier obéissent peu aux ressorts de la psychologie et bien davantage aux contraintes symboliques. Dans ce court roman, il s'agit d'une transposition du personnage de Moïse : il n'y a donc pas de suspense à attendre du déroulement du récit. Éléazar est irlandais, assistant d'un pasteur presbytérien. Il a épousé Esther, une catholique qui joue merveilleusement de la harpe. Responsable de la mort d'un paysan, il n'hésite pas à émigrer comme des millions d'Irlandais qui fuient la famine en 1848. La famille s'embarque à Cork : destination l'Amérique. La Californie sera la nouvelle Terre de Canaan.

L'auteur donne lui-même la lecture symbolique de son ouvrage :

« Il n'était pas un fou qui se prenait pour Moïse. Mais son histoire personnelle se trouvait puissamment attirée, modelée et douée de signification par le rayonnement du destin du Prophète, comme un amas de limaille de fer est ordonné et orienté par le champ magnétique d'un aimant. La grandiose aventure mosaïque agissait en grille de déchiffrement sur les médiocres accidents de sa propre vie. (…) Il y avait une indéniable affinité entre le crime qu'il avait commis en tuant l'intendant du landlord et le meurtre par Moïse d'un Égyptien qui était en train de rouer de coups un Hébreu. Le mildiou des pommes de terre et l'épidémie de typhus et de choléra qui avaient frappé l'Irlande faisaient écho aux plaies d'Égypte. Les quarante jours d'épreuve subis sur le "Hope" répondaient aux quarante jours de jeûne de Moïse sur le Sinaï...»

De même que Moïse meurt au désert (le buisson) avant d'atteindre la Terre promise (la source), de même Éléazar mourra après avoir franchi la Sierra Nevada : son épouse et ses enfants parviendront, eux, jusqu'à la grande vallée – « terre de lait et de miel » –, sous la conduite du bandit mexicain José, avatar de « Josué, fils de Nun, de la tribu d'Éphraïm…»  Un bijou d'écriture classique et en plus une parodie de western, sans compter une facétie quand l'auteur cite le « mystique Angelus Choiselus » ; lecteur ne t'inquiète pas de ne pas trouver ce mystique dans ton dictionnaire, c'est l'auteur lui-même, l'ange du presbytère de Choisel, en vallée de Chevreuse, où il réside depuis 1957 !

 

• Michel Tournier - Éléazar ou la source et le buisson.- Gallimard, 1996, 140 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
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