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Si l'on se demande ce qui a conduit Vargas Llosa à écrire cette biographie d'un Irlandais méconnu, la réponse est que cet homme, Roger Casement, avait enquêté au pays de l'auteur et dénoncé les agissements d'une compagnie caoutchoutière dont étaient victimes les Indiens. Comme l'écrit le romancier, Roger Casement fut « un des grands combattants anticolonialistes et défenseurs des droits de l'homme et des cultures indigènes de son temps, et un artisan dévoué de l'émancipation de l'Irlande.» Né dans cette île, il finit pendu dans une prison de Londres le 3 août 1916. À vingt ans, Roger Casement avait été entraîné au Congo de Léopold II par le prestige de Stanley. Il s'était mis à son service de 1884 à 1888 avant de travailler dans une mission baptiste. La colonisation du Congo lui sembla un objectif louable apportant progrès et modernité, mais il s'était peu à peu rendu compte des violences extrêmes que les Congolais subissaient en relation avec la récolte du caoutchouc.Vargas Llosa- rêve du Celte

• Ce premier séjour au Congo achevé en 1892, Roger Casement devenu diplomate retourna au Congo en 1900 en tant que consul britannique en poste à Boma. En 1903, son voyage à l'intérieur du Congo lui permit de se documenter de visu et auprès des militaires et des missionnaires, notamment à Coquilhatville. Ses observations confirmaient les critiques que le journaliste Edmund Morel lançait depuis Liverpool contre les exactions de l'Etat africain de Léopold II — les deux hommes se rencontrèrent en décembre 1903 en Grande-Bretagne. Instantanément Roger Casement devint un homme célèbre avec la publication de son rapport explosif sur la situation au Congo en 1904. Après un bref séjour en Irlande, le Foreign Office, sur proposition d'Edward Grey, l'envoya comme consul au Brésil, en 1906-1910.

• Le scandale de l'exploitation du caoutchouc au Putumayo, en Amazonie péruvienne, mettant en cause une société cotée à la Bourse de Londres, Edward Grey fit appel à Casement, qu'il avait fait annoblir, en arguant de ce constat : « Vous êtes un spécialiste en atrocités.» En août 1910 Casement est à Iquitos, à la tête d'une Commission britannique. Il va découvrir dans la forêt les exactions des hommes de la compagnie de Julio Arana, qu'un journaliste avait mis en cause avant de disparaître. Il photographie les cicatrices preuves des tortures sur les corps des Indiens également marqués au fer. Il obtient les confessions d'ouvriers noirs recrutés à la Barbade à qui les cadres de la compagnie déléguaient une partie des tâches les plus ignobles. La Peruvian Amazon Company et Arana contrôlaient la région d'Iquitos, pratiquant menaces et corruption. Casement rentre à Londres en janvier 1911; son "Rapport sur le Putumayo" est transmis par le Foreign Office à Washington en vue d'une pression commune sur le président Leguia à Lima, pour exiger « au nom de la communauté civilisée, de mettre fin à l'esclavage, aux tortures, aux enlèvements et viols, et à l'anéantissement des communautés indigènes, tout en traînant devant les tribunaux les personnes incriminées.» Impatiente, l'administration britannique renvoya Casement suivre à Iquitos les progrès de l'affaire. Sur les 237 présumés coupables que le juge Carlos Valcarcel avait listés, les autorités locales n'avaient mis la main que sur une poignée, les autres se terraient au Brésil ou en Colombie, et Casement fut l'objet de menaces. Sur le chemin du retour, il fit un crochet par Washington pour informer le président Taft et le "Livre Bleu sur le Putumayo" sortit enfin des presses anglaises en juillet 1912. L'entreprise de Julio Arana fut terrassée : l'action s'effondra, Arana fut ruiné. Bientôt, l'exploitation du caoutchouc périclitait dans toute l'Amazonie au profit des hévas d'Asie du sud.

• Déjà Casement ne s'intéressait plus qu'à l'Irlande. Depuis ses années congolaises, il avait commencé à comparer le sort de son île à celui d'une colonie à libérer. Son poème "le rêve du Celte" (1906) — qui a suggéré à Vargas Llosa le titre de l'ouvrage—, concevait pour l'Irlande un avenir radieux, à l'image d'un passé antérieur à la domination anglaise. Casement fréquentait les cercles nationalistes, les uns favorables au Home Rule, les autres partisans d'un soulèvement armé pour obtenir l'indépendance, tandis que le camp unioniste s'organisait en Ulster. Après avoir démissionné de la carrière diplomatique, Casement se fit recruteur et collecteur de fonds, jusqu'à New York et Washington où il se rendit à l'ambassade d'Allemagne. La guerre venue, la cause de l'Irlande serait soutenue par Berlin : Casement y alla pour négocier d'urgence l'envoi de milliers de fusils. Les prisonniers de guerre irlandais seraient mis à part et encouragés à s'enrôler dans une légion à part de l'armée allemande. Mais au camp de Limburg, la propagande de Casement fut mal accueillie par les deux mille prisonniers irlandais, un « groupuscule symbolique » mis à part, ils ne trouvèrent pas "correct" de collaborer avec l'ennemi. Débarqué sur la côte irlandaise par un sous-marin allemand, le U-Boote 19, Casement fut arrêté et ne put peser sur l'insurrection de Pâques 1916, lourdement réprimée par les troupes britanniques. Il avait d'ailleurs fini par considérer que son action était suicidaire. Les quatre jours de son procès pour haute trahison furent accompagnés à Londres par des tentatives, plutôt réussies, pour saper sa réputation : le traître n'était-il pas homosexuel et ses séjours sous l'Equateur ne portaient-ils pas la marque d'un comportement pédophile, révélations de son "carnet noir" à l'appui ?

• L'habileté de Vargas Llosa est d'éviter un récit linéaire, puisqu'à la première page Casement est déjà en prison, attendant une grâce qui ne viendra pas, et s'interrogeant sur la vie après la mort. Le livre est ainsi composé par alternance de chapitres situés dans la prison, où l'on voit la psychologie du héros, et de sections consacrées à ses tribulations au Congo et en Amazonie. Le lecteur voit monter progressivement l'engagement du personnage en faveur de la cause irlandaise et sa ferveur de catholique en souvenir de sa mère. Les visites qu'il reçoit en prison permettent de revenir sur le passé du héros tout en croisant diverses personnalités de la culture et du nationalisme irlandais. Au total, il y a de nombreuses raisons pour se plonger dans ce livre, fruit des recherches érudites du prix Nobel péruvien. 

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte. Traduit par Albert Bensoussan et A.M. Casès. Gallimard, 2011, 521 pages.

 

Tag(s) : #AMERIQUE LATINE, #PEROU
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