Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

 

Ici Fridières, bourg perdu du Cantal ; voici les sentiers battus du roman rural, déjà foulés par maints auteurs… Pourtant ce n'est pas un roman régionaliste. L'astuce de M.-H. Lafon c'est de donner à voir ce pays rude par les yeux d'une étrangère, une Lafon-l-annonce.jpegfille du Nord, citadine de surcroît. Annette a répondu à l'annonce de Paul, célibataire  d'âge mûr. Ce n'est pas vraiment un roman d'amour, plutôt la conséquence d'une double décision : l'une veut refaire sa vie pour Éric, son fils de onze ans ; l'autre craint de vieillir seul. Comment s'arracher à son pays et s'implanter en terre inconnue? Comment "faire maison", s'accoutumer à la femme malgré sœur, oncles et  voisins? Comment taire son passé pour se construire un avenir à deux?

Deux cabossés de la vie : Paul et sa sœur Nicole, abandonnés par leurs parents, ont "été casés" à la ferme des deux oncles ; Annette a connu les coups et les humiliations avec Didier, rejeton alcoolique d'une "tribu d'ivrognes polonais", toujours "de cure de désintoxication en maison d'arrêt", et père d'Éric. Entre Paul, placide, travailleur, dévoué à ses Salers, Nicole, vieille fille acariâtre et les deux octogénaires mutiques et sans alcool ,"une guerre cou(ve)", comme une "histoire sans paroles". Tous quatre "ont du bien" mais aucune descendance ; et l'étranger n'est pas le bienvenu : "on (est) cerné, envahi, dévasté. À force de se mélanger (…) à tort et à travers, les Français deviennent tous des dégénérés, des corniauds". Dans ce pays clos, "ramassé sur lui-même", où les vaches sont mieux traitées que les gens, surgit "l'intruse", blonde, presque belge, et qui ne va pas à la messe… Mépris, rejet, froideur des cantalous. Les mots manquent autant à Annette qu'aux autres : tous sont "privés de tout commerce aisé avec le verbe" — la tournure porte à sourire. Exilée dans ce monde, Annette peine à trouver sa place. La peur l'assaille car "les bruits de la nuit n'appartiennent pas aux vivants. Ils ont partie liée avec d'autres forces (…) qui se cachent derrière les apparences". L'été, même l'angoisse " cette confluence de Juin (…) lumière vent eau feuilles herbes fleurs bêtes, pour terrasser l'homme (…) confiné dans sa peau étroite, infime". Alors elle "rumine les images" de son passé : Didier l'a dégoûtée des relations charnelles, pourtant "il faut reprendre du service avec ce corps" et celui de Paul, "se toucher, s'apprendre"… Peu à peu surgissent entre eux des "bouffées heureuses" mais sans jamais se dire ses sentiments. Peu à peu, avec ses confitures et ses tartes, Annette amadoue les trois du rez-de chaussée… Éric, ce "garçon importé", peu loquace, a "très bonne façon" avec la chienne et les vaches... Il séduit les oncles... On s'apprivoise, on se tolère…

M.-H. Lafon parvient à recréer l'atmosphère locale. L'absence de tout dialogue ou discours direct rend bien le silence de ces taiseux ; les longues déferlantes accumulatives, les tours anciens, le style parfois précieux entretiennent un effet tourbillonnaire propre à faire éprouver le "vertige de solitude qui brûle les hommes de ce pays".

Marie-Hélène LAFON  -  L'Annonce.  Buchet-Chastel, 2009, 195 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :