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Les poètes romantiques, comme Byron et Shelley, n'ont pas été émus que par le passage du temps source de leur mélancolie, ils l'ont été aussi par le désespoir qui poussait les luddites à la révolte. Les luddites ? Des ouvriers qui s'en prenaient aux machines et aux patrons qu'ils accusaient de faire d'eux des esclaves d'un genre nouveau.

• Dans les années 1811-1812, les comtés d'Angleterre spécialisés dans les industries textiles ont connu une vague de violences ouvrières contre les mécaniques. Brisées à coup de marteau par des hommes VanDaal- Ludden colère, ces machines venaient d'être introduites, plus ou moins récemment, dans la bonneterie de Nottingham, l'industrie lainière du Yorkshire ou l'industrie cotonnière de Manchester et des bourgs environnants. Bien que l'ouvrage de J. Van Daal soit un travail de militant libertaire, il a le mérite de faire de la bonne vulgarisation et de rendre accessible, dans un ouvrage au ton alerte et agréablement illustré, un épisode trop peu connu de l'histoire de l'Angleterre en pleine révolution industrielle et d'en esquisser la portée.

• La chronologie de ces troubles est claire. Ils commencèrent en mars 1811 à Nottingham et sa région avec un maximum d'intensité de novembre 1811 à  janvier 1812. Les actions étaient précédées de menaces écrites au style imagé. Les bris des nouveaux "métiers à châssis larges" étaient le fait d'ouvriers de la dentelle et de la bonneterie. Quand les troubles se calmèrent au sud, ils éclatèrent plus au nord vers Leeds ; la casse des moulins à lainer et des machines à tondre s'accompagne de la dévastation des usines du Yorkshire. La fabrique de William Cartwright à Rawfolds fut attaquée et une semaine plus tard on tenta de l'assassiner. Des collectes forcées d'armes et d'argent firent craindre un mouvement insurrectionnel contagieux vu l'impopularité du Prince-Régent. En même temps, en 1812, la région de Manchester fut touchée : William Radcliffe, qui avait perfectionné le métier à tisser le coton, vit sa fabrique attaquée et des concurrents perdre leurs fabriques et leurs demeures. Des casses de machines furent encore signalées jusqu'à la fin de 1816.

• S'agissait-il simplement d'une réaction anti-progrès d'ouvriers hostiles à toutes ces mécaniques ? Longtemps, c'est ce qu'on a cru. Certes, il y avait eu quelques exemples de saccage de machines dans les décennies précédentes, (y compris en France chez les Montgolfier) et des moulins à lainer avaient été détruits dans le Somerset en 1797. Ces assauts contre les "moulins de Satan" avaient en fait de multiples explications. La conjoncture était marquée par la guerre quasiment ininterrompue depuis 1793 : la population dont la pression fiscale avait augmenté du fait des "French Wars" ressentait les effets de la crise économique. L'empire napoléonien avait organisé le blocus continental, la chute des exportations créant mévente et chômage. Les tisserands se plaignaient de la baisse des rémunérations tandis que le prix des vivres augmentait.

• L'affaire était aussi structurelle avec le début de la généralisation du salariat, du travail en usine devant des machines coûteuses, et d'une organisation soucieuses d'horaires réguliers. Sur les nouvelles machines, on embauchait des femmes et des enfants sous-payés alors que le travail artisanal rémunérait bien mieux les hommes adultes. Même si le travail des tisserands restait encore majoritairement domestique et leur vie indépendante, ils redoutaient la tendance au regroupement de leur travail sur un site, la fabrique devenant un bâtiment à étages où règnerait la force des machines à vapeur. On prétendait aussi que les nouveaux produits étaient de moins bonne qualité, réaction en écho aux traditions corporatistes que le gouvernement tendait à supprimer. Les conditions de travail n'étaient plus celles de l'Angleterre rurale, la "Merry England" d'autrefois : la nostalgie d'une harmonie perdue joua certainement, comme le montrent les chansons populaires de cette époque, dont l'auteur donne plusieurs extraits saisissants. Par ailleurs la personnification qui faisait de l'imaginaire "Ned Ludd" le leader de cette vague de révoltes ouvrières contribua à lui donner force de caractère voire un certain charisme, d'autant que la forêt de Sherwood, toute proche, transfigurait Ned Ludd en lointain cousin de Robin des Bois. Pourtant, en fait d'organisation, il n'y avait pas de chef suprême, seulement des réseaux occasionnels de meneurs. Le plus connu d'entre eux a été George Mellor et il l'a payé de sa vie comme plusieurs de ses camarades. Plusieurs procès condamnèrent les luddites à la potence ou à la déportation en Australie. En effet, le bris de machines avait été déclaré passible de la peine capitale par un pouvoir encore très aristocratique qui était devenu favorable au libéralisme économique mais qui n'avait jamais été réellement soucieux d'apaisement lors de la crise.

• La colère des luddites n'a rien obtenu, ni en arrêt de la mécanisation, ni en gain salarial, ni en progrès des libertés démocratiques. La preuve en est qu'en 1819 éclatèrent les émeutes dites de Peterloo, causées par la misère et la faim, et réprimées dans le sang. En revanche à plus long terme, on peut avancer que ces événements constitueront une étape vers la constitution d'organisations syndicales et serviront de repère au mouvement chartiste en restant l'exemple de ce qu'il faut éviter si l'on veut obtenir des résultats durables. 

• Puisque l'auteur ne donne pas directement ses sources ni ne renvoie aux archives anglaises, on pourra pallier cette relative lacune en consultant, par exemple, un article de Philippe Minard paru dans la Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine en 2007, article qui a l'avantage de montrer l'évolution des interprétations de ce sujet en s'appuyant sur des travaux récents, de langue anglaise principalement.

• Julius Van Daal - La Colère de Ludd : la lutte des classes en Angleterre à l'aube de la révolution industrielle. - L'Insomniaque, 2012, 288 p.

Tag(s) : #HISTOIRE 1789-1900, #ROYAUME-UNI
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