"Littérature SNCF" !? Certains sans doute crieront qu'il est paradoxal de refuser cette expression pour chroniquer ce curieux roman qu'est "Matins bleus". Mais le fait que l'histoire entière se passe dans une gare indique seulement que c'est un carrefour, à la manière de la scène d'un théâtre où se réalise l'unité de temps et de lieu d'un vaudeville. Tout se passe un 19 mai rythmé chapitre après chapitre par les aiguilles de l'horloge d'une gare importante, avec ligne TGV, où se croisent, se cherchent ou
s'évitent une foule de personnages. Il y a ceux qui y travaillent, comme Ange le peintre en bâtiment dont l'incipit prédit le sort cruel, Anita la marchande de journaux et son fils Léo. Il y a ceux qui se retrouvent par hasard dans ce cadre, comme Zitta la punkette en fugue, ou son frère Pablo l'ancien casque bleu devenu fou et dangereux. Il y a ceux qui ont raté leur train, telle Virginie l'actrice de télévision à qui jadis une série a donné plusieurs années de célébrité... Sont aussi de la partie deux joueurs de poker atteints d'addiction — Alex, l'ancien mari d'Anita et Laurent le comédien et compagnon de Virginie — deux gros bras, Junior et Senior, et Frédéric Malavoglia le beau médecin qui au début n'a besoin que d'une carte de téléphone.
Remuez le tout ! Et il en sortira bien quelque chose... C'est le pari qu'a tenu J.M. Laclavetine avec ce roman agréable à lire, où d'autres voyageurs, une quinzaine, s'invitent pour partager quelques brefs moments de leur vie. Anita, pas encore quarante ans, attire les regards des hommes ; elle séduira le médecin. Alex a de sérieux ennuis avec les gros bras qu'il s'efforce d'éviter en raison de sa dette de jeu tandis que son fils trouve une nouvelle amie en rompant avec l'ancienne.
L'originalité de ce livre tient aussi aussi aux facéties de l'auteur qui interpelle le lecteur par dessus la tête du narrateur — lui-même présent mais caché dans l'histoire. C'est l'homme qui se sert d'un ordinateur portable. Il est en plein travail d'écriture. Il a emprunté la place de la dame pipi ce qui n'est pas le meilleur endroit pour observer le petit monde de la gare : peu importe puisque le narrateur est dans la fiction. L'auteur feint de commenter son travail : « Il est désormais clair que le narrateur vient d'introduire dans le récit deux nouveaux personnages.» Arrive le moment où l'auteur juge qu'il y en a assez et feint de devoir reprendre le contrôle de la création ! «…encore une vie. Le hasard veut que ce soit la dernière, tu sais quoi penser du hasard, lecteur, quant au narrateur il a suffisamment médit de cette puissance pour que nous doutions ici de son existence même, mais bref, disons qu'un hasard, un petit dieu capricieux et chafouin nous propose celle-ci, nous aurions pu en rencontrer tant d'autres, cependant nous avons un roman à terminer…»
De poétiques citations choisies à l'intention d'une femme inaccessible ont failli rapprocher cette œuvre d'une comédie sentimentale. En fait dans un roman où l'incipit annonce un drame final la tragédie viendra nécessairement. Quand ? Il sera 17 heures. Comment ? On ne le dira pas ici. Sachez seulement qu'il y aura beaucoup de verre brisé comme dans un polar.
Jean-Marie LACLAVETINE - Matins bleus. Gallimard, 2004, 241 pages.
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