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Reborn in America
Voici un livre étonnant et captivant qui s'inscrit au carrefour de nombreux sujets : les soldats du Premier Empire, la Restauration, les premiers présidents des Etats-Unis, les relations diplomatiques entre la France et les Etats-Unis, la colonisation agraire, le "Deep South" et les Indiens, la navigation transatlantique, etc... L'auteur, un historien français spécialiste de la traite négrière, fait revivre une foule de personnages, civils et militaires, français ou non, emportés par le mirage d'une nouvelle vie en Amérique, et notamment en Alabama. Le livre, remar-quablement édité, riche de cartes, de bibliographie et d'index, est aussi un bel objet à offrir ! Voici quelques   modestes notes de lecture au fil du texte.

Jacques Lajonie Lapeyre, ex-officier de dragons et propriétaire terrien dans le vignoble bordelais, est la figure centrale de "Reborn in America."  Grâce à une correspondance de plus d'une centaine de lettres, l'officier bonapartiste conteste dans cette histoire sous-titrée "French exiles and Refugees in the United States and the Vine and Olive Adventure" le rôle de premier plan à des personnalités célébrissimes comme le maréchal Grouchy ou l'ex-roi Joseph Bonaparte. Cette riche correspondance permet à l'historien Éric Saugera d'apporter toute la lumière sur l'installation de plusieurs centaines de Français en Amérique juste après 1815. Très vite la plupart des officiers se désintéressèrent de cette colonie agricole, mais un homme comme Lajonie s'y accrocha car il y voyait la possibilité de refaire sa vie en Amérique.

À l’effondrement de l’empire napoléonien beaucoup se firent girouettes pour rallier un roi revenu dans les fourgons de l'ennemi, mais le nouveau régime prit des décisions n'allant pas dans le sens de la réconciliation nationale. L'agitation grandit et des généraux comme Vandamme, Lallemand ou Lefebvre-Desnoëttes, étaient en train de conspirer avant même le retour de Napoléon de l'île d'Elbe. Après Waterloo –18 juin 1815– et la seconde abdication de l'Empereur, Louis XVIII poussé par le comte d'Artois et les Ultras choisit la méthode forte : il signa le 24 juillet une première ordonnance de proscription concernant des officiers qui l’avaient trahi. Bien des officiers gagnèrent les frontières tandis que Ney était exécuté le 6 décembre 1815. À partir du 11 mai 1816, le conseil de guerre jugea Grouchy, Lefebvre-Desnoëttes, Rigau, Drouët d’Erlon, les frères Lallemand, Clauzel et sept autres généraux. 

La France et l'Europe leur étant donc largement fermées, émigrer en Amérique "terre de liberté" devint une nécessité pour de nombreux bonapartistes d'autant que la Terreur Blanche sévissait dans le Midi y compris bordelais. Parmi eux : Jacques Lajonie. Né à Gensac le 24 juillet 1787, après des études au Lycée de Bordeaux, il intégra l'Ecole militaire de Fontainebleau et servit dans l'armée d'Italie mais lors de la bataille de Wagram il fut blessé au bras gauche. Peu après il reçut la croix de la Légion d'honneur. Sa convalescence ne fut pas satisfaisante : il dut quitter l'armée en 1812 pour mener la vie de château au Soulat chez Marie-Nauzille sa sœur aînée et son mari Jean-Pierre Taupier-Letage qui n'avaient pas d'enfant. La jeune Dorothée lui donna bientôt une fille — Marie-Elbine — et un fils — Pierre Léopanno — voyez jusqu'où se niche la légende impériale ! Une injuste querelle politique avec le sous-préfet de Libourne le contraignit à fuir Le Soulat en août 1816 malgré une pétition en sa faveur de cent-vingt notables : on l'accusa du meurtre d'un gendarme lors d'un contrôle de nuit qui avait mal tourné. Le préfet de Bordeaux fit imprimer etdiffuser son signalement. Il évita l’arrestation en fuyant : « Chased night and day from refuge to refuge, I nolonger have, even in the midst of remoted woods and wilderness, a place where I can rest for and hour, an instant, without running the greatest risk of being discovered.» — "The wilderness" ? Il ne savait pas encore que ce qu'il allait découvrir en Amérique y ressemblerait beaucoup... Le 4 novembre 1816, il embarqua près de Bordeaux sur le brick américain "James-Murdock" en partance pour Philadelphie qu'il atteignit le 6 janvier 1817. Les cent-deux lettres qui sont parvenues jusqu’à nous, datées de janvier 1817 à mars 1829, permettent de voir, comment cet homme qui avait quitté la Grande Armée avant ses défaites allait devenir un cultivateur américain, le fermier idéalisé des Lettres de St. John de Crèvecœur.

Ces exilés qui embarquent dans les ports de l'Atlantique et de Méditerranée pour cinq ou six semaines de traversée voient dans les Etats-Unis une seconde chance. Peut-être Napoléon l’aurait-il bien voulu aussi mais c’est Joseph Bonaparte qui donne l’exemple en débarquant incognito à New York le 29 août 1815. Suivront Louis-Marie Dirat l'ancien sous-préfet passé à l’opposition aux Bourbons avec le journal satirique "Le Nain Jaune" , des régicides comme Pénières et Lakanal, des officiers proscrits comme Clauzel, Grouchy avec ses fils, les frères Lallemand, Lefebvre-Desnoëttes... Tous les émigrés récents n'étaient pas bonapartistes : vinrent aussi des colons de Saint-Domingue, des royalistes comme Limoëlan impliqué dans l’attentat de la rue Saint-Nicaise ou Hyde de Neuville nommé ambassadeur de France en 1816. Les femmes hésitent à faire ce voyage que la mer rend incertain : Julie Clary l'épouse de Joseph Bonaparte y renonça tandis que Dorothée Lajonie patienta quelques années. Combien de Français ont-ils alors traversé l'Atlantique en renouvelant l'exemple du marquis de Lafayette ? Il semble que les Etats-Unis en ont vu arriver entre 2 et 3 000 en 1815-1818, le seul port de Nantes y envoyant 64 bateaux : 400 personnes en tout. L’Amérique ne connaissait ni un contrôle policier d'Ancien Régime ni une police à la mode de Fouché, pas de contrôle au débarquement, pas de passeport pour aller d'un Etat à l'autre. 

Comment les Français furent-ils accueillis ? Lajonie l'écrit depuis Baltimore en mars 1817 avant de partir au Sud : « The Americans surround with attentions. But do they honor us only as unfortunate proscribed men, or because we are the French who once helped them ? I do not know if I should wholly like the Americans, as I do not know either whether they truly like us, their interests or their commerce coming before everything.» De même, les relations entre les gouvernements n'échappent pas aux suspicions réciproques. Pour Hyde de Neuville qui rencontre le 1er juillet 1816 Secrétaire d'Etat James Monroe, puis le Président Madison, le bon accueil fait par les Américains aux exilés est un problème car il est tenté de considérer tous ces bonapartistes comme des sujets de seconde classe. « You will avoid meeting the refugees » conseille-t-il à ses subordonnés. Indices révélateurs de ces malaises : le consul William Lee dut quitter son poste de Bordeaux suspecté d’avoir favorisé l’émigration de personnes douteuses et le Président Monroe dut redire aux diplomates français qu'en Amérique la presse est libre et que la liberté de réunion existe.

Lajonie fait partie des exilés qui rencontrent des difficultés pour obtenir des soutiens et s'installer, contrairement à des privilégiés tels Grouchy ou Joseph Bonaparte. Ce dernier acheta une ferme sur la Delaware : il n’y manque de rien, amis, argent, et une jeune maîtresse qui lui donna deux enfants. D'autres furent aidés par Stephen Girard, capitaine au long cours originaire de Bordeaux, installé en Amérique en 1774 et devenu banquier, ou aidés par la solidarité maçonnique. Pourbeaucoup d'expatriés français, la langue posait problème : pour y remédier Lajonie prit des cours et il conseillera à ceux de sa famille qui viendraient le rejoindre de savoir l'anglais et l'espagnol. Lakanal, qui avait créé une sorte de ferme modèle en Dordogne sous la République, visita le 4 juillet 1816 une exploitation viticole tenue par des Suisses dans la vallée de l'Ohio : le village s'appelait Vevey. Le recours à la terre allait transformer la vie de nos émigrés et particulièrement Lajonie. 

L'un d'eux écrit à Lakanal : « I want to get out of the mire of large cities where nothing is fashionable but prejudice and pride, and where liberty and civic equality would soon die if republican colonies were not founded in the country's interior...» Or, un article de l'Abeille américaine, de Philadelphie, proposa à l'été 1816 un projet d'une nouvelle Thébaïde basée sur la viticulture. Ce journal devint la tribune des émigrés. Ainsi fut créée le 22 octobre 1816 à Philadelphie la Société coloniale qui allait fonder ses espoirs sur la vigne et l'olivier. Le centre de la colonie serait Demopolis, plutôt que Proscripolis! Un groupe chargé de déterminer l'emplacement de la colonie quitta La Nouvelle Orléans en décembre 1816 et se rendit sur les rives de la Tombigbee, une rivière navigable, au nord de Mobile, dans des territoires que les Indiens Creeks et Choctaws venaient de céder. Le Congrès des Etats-Unis fut sollicité d'accorder des terres aux colons français dans un contexte particulier : l'ambassade de France faisait savoir au gouvernement américain qu'il se formait chez ces émigrés une intrigue pour aller délivrer Napoléon de son rocher atlantique. Parmentier, secrétaire de la société coloniale, et William Lee l'ancien consul de Bordeaux, firent tout le lobbying qu'ils purent : le 3 mars 1817 Madison, au dernier jour de son mandat, approuvait la loi votée par le Congrès. Le don consistait en quatre towsnhips … 92 160 acres, dans le comté de Marengo.

Aucun bénéficiaire ne devait recevoir plus de 640 acres et la revente était bloquées tant que les terres ne seraient pas payéesau gouvernement. Les bonapartistes allaient donc participer au peuplement blanc de l'Alabama : de 6 420 en 1810 à 190 000 en 1830. Il s'agissait aussi (avant 1819) de défendre cetespace contre les convoitises espagnoles. Mais qui dit défense dit militaires : or les vétérans des troupes de Napoléon ne furent jamais plus qu'un cinquième des sociétaires. Le bouche à oreille et la presse firent le succès de l'opération qui tablait sur 400 sociétaires ; une première liste fut publiée en 1818 à Washington. Compte-tenu des changements intervenus jusqu'en 1829 (année du départ de Lajonie) Eric Saugera a constitué une liste de 460 titulaires. L'appendice des pages 381 à 425 donne jusqu'à dix-neuf informations biographiques sur chacun d'eux ! Sur 444 sociétaires dont le lieu de naissance est connu, 322 viennent de France métropolitaine, 38 d'autres pays d'Europe (d'Italie principalement), 56 d'ex-colonies françaises (Saint-Domingue principalement). Les exilés venus du sud de la France l'emportent légèrement sur ceux du nord du pays, les natifs de Gironde arrivant en tête. Parmi ces hommes jeunes, de nombreux liens de parenté se rencontrent ce qui contribue à souder les membres de la colonie, venus des différentes couches de la société française. La classification professionnelle (sur 343 sociétaires) surprend : les militaires sont minoritaires ! Un sur cinq environ. Et les hommes issus des métiers de l'agriculture sont rares, 5 %. Plus représentés sont donc les hommes des professions libérales, du commerce et de l'artisanat. Mais beaucoup de sociétaires, sans être paysans, s'intéressaient à l'agriculture à l'image de Lakanal.

Les sociétaires se rendirent en Alabama selon trois routes (carte n°4, page 212) : par les vallées de l'Ohio et du Mississippi,par terre en empruntant les plaines à l'est des Appalaches, par mer enfin en débarquant soit à Mobile soit à la Nouvelle Orléans — où le Mississippi avait rompu ses digues (déjà !) et où ilfallut échapper à la fièvre jaune... S'y retrouvant à partir de l'été 1817, les colons se dépêchèrent de trouver un site pour Demopolis au bord des falaises de White Bluff — disparue sans laisser de traces — puis Aigleville (Eagleville) légèrement en retrait de la Tombigbee, une fois réglées les lourdes erreurs d'arpentage : « There cannot existe in any part of the world a nicer, more pleasant site and a richer soil...» Ces terres cultivables qui s'étendaient sur la rive gauche du Black Warrior (alias Tuscaloosa) en amont d'Aigleville sont loties en sections d'un mile carré (640 acres) attribuées par tirage au sort à un seul colon ou divisées en plus petites parts (cartes avec les noms des sociétaires pages 248-251). Une fois réalisée la distribution des terres il apparut que les généraux et les colonels étaient mieux pourvus que les autres. Lajonie avait obtenu 480 acres. Et comme les autres il devait y planter vignes et oliviers. Et payer ses terres : l'ensemble de la colonie représentait 184 000 $ (92 000 acres à 2 $ l'acre) dus au Trésor au plus tard le 8 janvier 1833, des contraintes de mises en culture de vigne et d'olivier intervenant au terme des sept premières années, et l'occupation de chaque lot devant être faite avant 1822. 

En plus du climat tropical et humide, le choc pour les Français vint des Américains. Lajonie note un choc économique et culturel : « Come discontented Frenchmen, come and learn to do without superflous things, colonial goods, come and learn to encourage the arts, do come, and you will see that the American, who is dominated by patriotism, finds good only what his compatriots harvest or manufacture. […] He can do without your wine ; he drinks water and sometimes whiskey, the spiritous liquor of the country. He can bring down your manufactures by putting high duty on your products and by paying his laborers well ; no national product pays taxes or entry duty, and the government does more : it pays to encourage the exportation of salt meat and refined sugar from the country. With such principles, a nation is great and important and its citizens are admired by their neighbors.» Lajonie déteste l'esprit mercantile des Américains : « I warn you that the Americans' favorite phrase is make money.» Ou encore : « You know that I detestAmerican morality ; they have no honor ; they are all merchants.» Bref on pourrait en faire un témoin de cet antiaméricanisme qu'a étudié Philippe Roger ! Lajonie vise particulièrement les avocats : en effet les terres attribuées aux colons français furent parfois occupées par des colons américains et il fallut de coûteux procès pour les faire déguerpir.

Certains de ces colons ont acquis des esclaves ; si Lajonie préféra payer des ouvriers agricoles venus de Gironde, il envisagea d'acheter une douzaine d'esclaves, mais les prix dépassaient ses possibilités et il n'en fit pas le trafic. Il n'acheta son premier esclave qu'en 1822 : un jeune homme de dix-huit ans était alors suffisant pour l'aider. Lajonie fut ainsi un vrai paysan américain : on le constate dans ce qu'il écrit aux siens, au Soulat. Il évoque sa première maison, à Nauzelbine, vingt-pieds de long, près de la Tuscaloosa, le type même de la "log cabin" : une cabane en bois — les maisons de brique ne sont apparues qu'en 1832, après le retour de Lajonie en France. Sa correspondance permet aussi d'évoquer le travail des champs, les problèmes de santé, la solitude en attendant que son épouse Dorothée, vingt-cinq ans, ne débarque à La Nouvelle Orléans le 30 juillet 1819. Elle contracta la fièvre jaune que quasiment personne ne savait guérir, mais un an plus tard naissait une fille, Ninon. Peu d'exilés eurent une pareille chance de voir venir leur épouse et les femmes étant trop rares dans la colonie, certains eurent des relations avec des Noires et des Indiennes.

Lajonie n'entendait pas se contenter d'être viticulteur : il entendait refaire sa vie en Amérique et il imaginait faire du commerce en revendant des produits importés de France : des vins et des eaux-de-vie expédiés de Bordeaux. Mais quand le vin arrivait en état il ne convenait pas aux goûts locaux. Il pensa aussi aux textiles, aux armes, sans succès. Il fit l'achat d'un terrain pour aménager un entrepôt au bord du fleuve. Il réussit relativement mieux dans l'élevage : en 1826, il considèrait que les troupeaux rapportaient plus que les terres où l'on cultivait maïs, riz, patates douces, coton, sans compter les vergers produisant pêches et figues. Il possédait trois lots de terre : Nauzelbine (18 acres inondables) et Wine Spring (480 acres) qu'il décida de louer et tout au nord de la colonie, Sainte-Hélène (120 acres) où il s'installe en famille, au printemps 1821. Il avait fait venir des plants de vigne de Gironde. Ses premières vendanges, en août 1820 furent source de fierté : mais quelque semaines plus tard John Quessart lui demanda à juste titre :« I ask you again, did you made wine or did you merely eat grapes ?» L'auteur conclut que ces efforts viticoles ne servirent à Lajonie qu'à se rendre légalement propriétaire de sa terre. Sans parler des oliviers… inadaptés au climat et que peu de colons avaient plantés.

• Sur 460 sociétaires, environ 150 s'étaient déplacés jusqu'aux rives de la Tombigbee (mars 1818), la majorité préférant rester dans l'Est de l'Union ou s'établir ailleurs. Le nombre des colons français commença à baisser dès 1822 et le comté de Marengo s'américanisa peu à peu. Un rapport de décembre 1827 montra que 40 % des lots étaient restés inexploités par leurs concessionnaires. Un seul colon, Roudet, avait réussi dans la viticulture en se détournant des cépages français au profit du Madeira : en 1825 il en fit boire au président Adams. Mais ce succès ne donna pas naissance à une véritable viticulture en Alabama. Les militaires, généraux en tête, étaient progressivement retournés en France ayant obtenu le pardon du roi, dès 1818 dans le cas de Grouchy. Quant à Clauzel il continua sa carrière militaire avec la conquête de l'Algérie et devint maréchal de France en 1831.

Les terres revendues, Jacques Lajonie débarqua avec femme et enfant à Bordeaux en mai 1829. Il obtint d'être réintégré dans l'ordre de la Légion d'honneur et il redevint un notable en son canton. Il retrouva un siège au conseil municipal de Gensac et salua en 1848 l'avènement de la République. 

• Eric SAUGERA.  Reborn in America. French exiles and Refugees in the United States and the Vine and Olive Adventure (1815-1865). Traduit (remarquablement) du français par Madeleine Velguth. The University of Alabama Press, Tuscaloosa. 2011, 572 pages.

Relation dans H-France Review (feb.2013)


 
 

 

Tag(s) : #HISTOIRE 1789-1900, #ETATS-UNIS
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