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C'est la dernière année de cette guerre civile que nous appelons guerre de Sécession et qui par sa brutalité anticipe à peine sur les horreurs des conflits du XXe siècle. Doctorow-Marche.pngTandis que Grant et Lee s'affrontent plus au nord, Sherman, venu du bassin du Mississippi prend Atlanta, en Géorgie, le 2 septembre 1864 puis fonce vers l'Atlantique. Il s'empare du port de Savannah le 10 décembre. Les Confédérés sont désormais encerclés. L'armée de Sherman remonte alors vers le nord : Columbia, Fayetteville, Raleigh tombent. Enfin les Confédérés capitulent tandis que le président Lincoln est assassiné le 14 avril 1865.

Si Doctorow a choisi de suivre Sherman dans cette marche d'Atlanta jusqu'à la victoire, son héros principal n'apparaît pas au début du récit car le lever de rideau se focalise sur le pillage de Fieldstone, la plantation des Jameson, et la destruction de Milledgeville, la ville voisine. Cela suffit à mettre en route une multitude de personnages que le récit va suivre plus ou moins longtemps. Le planteur Jameson est bientôt tué lors d'une bagarre dans un entrepôt de coton à Savannah, où il s'est réfugié avec son épouse tandis que ses fils s'enrôlaient dans l'armée confédérée. Pearl, sa fille bâtarde à la peau blanche, va au contraire suivre l'armée de Sherman, comme beaucoup d'esclaves libérés, presque jusqu'à la fin de cette "longue marche". Elle est une adolescente de 15 ans, née d'une domestique noire, décédée il y a peu. Elle entame cette marche comme protégée de Clarke, un jeune officier qui lui confiera une lettre pour sa famille avant de tomber dans une embuscade. Emily Thompson, orpheline d'un juge de Milledgeville, suit la colonne Sherman en devenant l'assistante et l'amie de Wrede Sartorius, un chirurgien venu d'Allemagne, diplômé de Göttingen, qui traverse tout le livre puisqu'on le retrouve finalement auprès de Lincoln à Washington. Outre le fier général Sherman, portraits rapides d'autres officiers, surtout du côté des tuniques bleues. Et un grand nombre de personnages secondaires, tels des esclaves libérés par l'armée yankee et que Sherman envisage d'établir sur des lopins de 40 acres pris aux plantations confisquées.

Comme la fin du roman est connu d'avance — à quelques détails près — pour peu qu'on ait quelques souvenirs d'histoire des États-Unis, je me bornerai à souligner deux points. D'une part, rapidement, l'écriture de Doctorow : dans un récit à la troisième personne, il introduit souvent des monologues intérieurs, ce qui a comme effet de réduire les dialogues (qui sont toutefois visualisés par le retour à la ligne). On note aussi son effort pour évoquer le parler populaire des esclaves ou des soldats. D'autre part, l'aspect documentaire du roman et le regard porté par l'auteur sur la société de cette époque. Après tout, Doctorow est fils d'immigrés russes venus s'établir à New York vers 1900 : la Guerre de Sécession ne le concernait pas directement... Or, on voit le "progrès technique" jusque sur les champs de bataille, avec les nouveaux modèles d'armes aux mains des troupes de l'Union, qui bénéficient de fusils à répétition, de canons puissants. Les chemins de fer sillonnent déjà le pays — c'est le réseau le plus long du monde — et les viaducs, les gares et les voies ferrées sont des enjeux stratégiques. Les informations circulent par le télégraphe. Des journalistes correspondants de guerre suivent les troupes et les généraux apprennent parfois par le journal les déplacements de leurs adversaires. Un photographe officiel suit la progression des troupes de Sherman. Doctorow rend parfaitement palpable la dimension économique du conflit en montrant les officiers de Sherman ordonnant d'incendier les plantations et les stocks de coton, tout le long de l'axe Atlanta-Savannah. Il s'agit d'asphyxier l'économie de la Confédération — puisque le Sud vivait de l'exportation du coton en Europe — et c'est en quelque sorte un premier pas de l'impérialisme yankee pour dominer une région riche de matières premières. Cette politique de la terre brûlée est aussi une punition des populations confédérées, coupables de trahison et toujours qualifiées de rebelles.

Doctorow rend aussi compte de différences culturelles entre Nord et Sud. Si le Sud est esclavagiste et s'il mène ses Noirs au fouet, il est aussi présenté comme peuplé de Blancs plus raffinés que ceux du Nord. Leurs demeures coloniales contiennent tapisseries, porcelaines, pianos. C'est une aristocratie élitiste qui se fait écraser par une démocratie à l'esprit égalitaire.

Extrait. Propos d'un soldat sudiste : « Pour sûr qu'aucun bon gentleman de général sudiste laisserait un millier de charognes empuantir une ville. Ça non. Il ferait abattre le bétail loin dans la campagne où que personne aurait à en souffrir. Le brave Sherman peut être sûr que les gens ne l'oublieront pas, comme ça. C'est des manières pareilles qu'ont fait qu'on s'est insurrectionné à l'origine. Çte liberté yankee que tu dis. Encore un conte à dormir debout. Comme celui du mulet qui connaîtrait la langue anglaise.»

E.L. DOCTOROW : La marche. Éditions de l'Olivier, 2007, 381 pages . Traduit par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. (Random House, 2005).

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS
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