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Dorothea Tanning a fêté ses 100 ans le 25 août 2010* ! Dans ce livre de souvenirs paru en 1986 elle évoque essentiellement sa vie avec Max Ernst. Elle rencontra Max Ernst en décembre 1942 à TANNING (Dorothea) - Birthday 1942New York. Elle venait d'y peindre "Birthday" (ci-contre) pour son 32e anniversaire. « Max fut mon cadeau de Noël » écrit-elle. Max Ernst, qui découvrait à la fois la femme et le tableau, était mandaté par la galerie new-yorkaise Julien Levy pour préparer une exposition de peinture réunissant trente femmes. Dorothea fut l'une d'elles. Max Ernst avait débarqué depuis peu en Amérique, sur les pas de Peggy Guggenheim, après avoir difficilement quitté la France où son origine allemande lui avait valu en 1941-1942 d'être interné, notamment aux Milles près d'Aix-en-Provence.

Ce livre tisse les souvenirs de l'artiste américaine et la vie du surréaliste allemand, puis apatride, puis naturalisé américain — une nationalité que la loi McCarran lui fit perdre en 1952 parce qu'il vivait hors des Etats-Unis — et finalement français à l'initiative d'André Malraux. Dorothea évoque, non sans malice, les femmes qui ont compté avant elle dans la vie de Max, ainsi que sa jeunesse à elle, dans le Midwest, puis à New York. Elle explore les galeries d'art de la 57e rue, entre 5e et 7e Avenue. À peine avait-elle découvert les surréalistes que ceux-ci débarquaient à Manhattan : Max Ernst, Duchamp, Man Ray, Breton… 

Dorothea et Max, de dix-neuf ans son aîné, vécurent ensemble dès 1943. Mariés à Hollywood en 1946 en même temps que Man Ray et Julie, ils séjournent à Sedona, dans les décors de western de l'Arizona. Ils quittent les Indiens Hopi pour Paris, puis emménagent en Touraine dans une maison proche de celle de Calder, et enfin ils bâtissent une grande maison en Provence sur les plans non de Max mais de Dorothea. Le départ de Paris est à peu près contemporain de leur rupture avec André Breton jaloux du « primo premio » décerné à Max Ernst par la Biennale de Venise en 1954 : l'argent vient alors en abondance qui avait manqué au "jeune couple".

 

Tanning-Ignoti-Nulla-Cupido-1960.jpgD. Tanning - Ignoti Nulla Cupido - 1960

 

Ce livre de souvenirs se devait d'aborder la question la plus brûlante, celle de la création, après avoir évoqué avec beaucoup de sensibilité la disparition en 1976 de Max Ernst, lui qui fut dadaiste puis surréaliste. Elle qui n'a été "que" surréaliste résume ainsi l'aventure : « Seul mouvement écrasé par une guerre internationale, cette expérience frémissante de découverte psychique ne pouvait pas survivre à la tempête. Les esprits furent massacrés ou mutilés en même temps que les corps. Les survivants grimpèrent sur le radeau, apparemment sauvés, intérieurement brisés. C'est ainsi, comme nous le vîmes, que certains se retrouvèrent à New York. Mais rien ne fut plus jamais pareil. Et à la stupéfaction de Breton, certains restèrent pour devenir américains tandis que lui, inébranlable capitaine de son navire en perdition, retournait s'asseoir tous les jours dans le même café, entouré de jeunes pédants qui avaient pris la place de ses anciens compagnons exclus… »

Dorothea et Max Ernst ont, semble-t-il, toujours fait atelier à part. Elle n'évoque pas d'influences réciproques. Redevenue new-yorkaise en 1978, elle écrit de beaux passages sur la création, sur les couleurs, sur l'inspiration, sur l'atelier... Je me dois de citer quelques passages inspirés. « Les lourds livres d'art en sont pleins : l'Artiste dans son atelier, l'atelier qu'il a fait construire, si haut de plafond sous la verrière, ou le loft qu'il a trouvé, la grange qu'il a aménagée avec son éclairage au nord, lieu clos de ses triomphes à venir et de ses échecs passés, de son zèle et de ses doutes qui emplissent l'air comme autant de bulles dans la lumière parfaite qui tombe sur la toile souvent vide avec un fracas aveuglant de reproche.» 

Après les affres devant la toile blanche et vide, — comme la page blanche de l'écrivain qui est aussi bien papier qu'écran d'ordinateur — le tableau a pris forme, mais la bataille n'est pas finie : « Tu es assise ou debout, paralysée dans un cas comme dans l'autre, ou tu recules, et tu te cognes, une fois sur deux, à des objets oubliés par terre. À force de flatteries tu fais sortir le tableau de sa cage avec sa suite de personnages, d'essence, sa suggestion fatidique, son insolence. Ami ou ennemi ? Teinte de références aussi noires qu'un carnet d'adresses, alourdi comme la goutte de pluie qui glisse le long de la fenêtre, il nage vers son achèvement…» 

Après la corvée du nettoyage des pinceaux — Dorothea est une femme organisée — il faut se rendre aux évidences : « c'est ta main, après tout, ta volonté, ton trouble qui ont produit tout cela, cet événement tout neuf dans un monde très vieux […] le tableau s'est simplement séparé, détaché de toi, comme l'ineffable division d'une cellule.» 

L'interprétation de la peinture surréaliste par le freudisme, par la psychanalyse en général, c'est un lieu commun contre quoi se dresse Dorothea Tanning avec plus que de la moquerie. Elle conteste les discours des "spécialistes" : « Ce qui m'amène à Eros, le compagnon que m'attribuent invariablement les experts qui ont toujours une explication toute prête, une gentillesse en quelque sorte, pour me dire ce que je peins, ce qui suinte de sous mes doigts, inconsciemment…» 

Et de dénoncer ce faux clergé : « plus bizarre que tout, la triste petite procession d'analyseurs qui se traînent jusqu'à l'autel de la libido en chantant leurs cantiques chevrotants d'après les livres ouverts de Sigmund Sang-Froid (le calembour est de Max). Certains de mes tableaux, par exemple, dont j'avais cru qu'ils témoignaient du combat désespéré que nous livrons à des forces inconnues, sont en réalité de délicats fantasmes féminins, hérissés de symboles sexuels. Ailleurs, deux rangées de dents terribles sur l'une de mes sculptures deviennent, sous ces yeux perçants, incroyablement, une vulve. Une statue que j'avais pensé être un moment de grâce est un sexe masculin et ce, indubitablement, parce qu'elle est debout plutôt que couchée.…» 

N'en jetez plus ! Pour terminer voici une sentence que j'aime beaucoup : « Un artiste est toujours un ermite de Giotto seul dans le désert.»

 

Dorothea TANNING - Birthday

Traduit par Monique Fong - Christian Bourgois éditeur, 1989, 250 pages. - Republié chez le même éditeur en version augmentée : "La vie partagée", paru en 2002 , 398 pages.

• Les principales œuvres de D. Tannning : cliquer ici.

 

* D. Tanning est décédée le 31 janvier 2012

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS, #PEINTURE
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