Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Delillo-Noms.pngDelillo a construit un roman novateur ; l'auteur ne se donne pas la peine de tout expliquer comme Balzac ou Zola. « Si j'étais écrivain — dit un des personnages — je serais bien heureux d'apprendre que le roman est mort.» Son narrateur est à l'interface entre les deux grands environnements qui dominent "Les Noms". D'un côté le voyage culturel dans les alphabets, les langues et les religions, particulièrement complexe à l'étape de Jérusalem, et de l'autre le voyage professionnel des cadres nomades errant d'aéroport en aéroport et se retrouvant à Athènes en attendant un repli à venir, une retraite, en Amérique.

 

• Le narrateur est James Axton, un expert américain en analyse des risques. Il est à la jonction du monde des affaires et du renseignement. Sa spécialité s'est beaucoup développée depuis les années soixante-dix, avec la montée de la mondialisation, les nationalismes et la crise de l'énergie. « En fait, je suis l'évolution politique et économique du pays en question. Nous avons un système très complexe de graduation. Les statistiques des prisons comparées au nombre de travailleurs étrangers. Combien de jeunes chômeurs de sexe masculin. Les salaires des généraux ont-ils récemment été doublés. Qu'arrive-t-il aux dissidents. Les chiffres de production de coton ou de blé d'hiver cette année. Les sommes d'argent versées au clergé. …» Les amis et relations de James sont d'autres expatriés travaillant eux aussi pour des multinationales. Charles et sa femme Ann avaient vécu au Nigeria : «Charles s'occupait de la sécurité pour une raffinerie construite pour Shell et BP.» Plus tard il ira mettre en service une usine de traitement du gaz à Abou Dhabi. Daniel Keller en poste à la succursale grecque de la Mainland Bank est responsable des crédits pour tout le Proche-Orient, Turquie en tête, ce que les Grecs n'aiment pas. Marié à la jeune Lindsay, David entretient sa forme à force de jogging — c'est au cours de cette activité qu'il sera la cible d'un attentat. « Mes pays sont des pépinières de terroristes, ou bien ils sont vicieusement anti-américains, ou encore ce sont d'immenses étendues de sabordage économique, politique et social. — Parfois même tout cela à la fois, ajouta Lindsay.» Il y a aussi l'intrigant George Rowser qui voyage sous un faux nom et dispose de trois identités ; son bureau de Washington possède «  un détecteur de lettres piégées » et son travail officiel « chez Northeast Group, filiale d'une holding de deux milliards de dollars qu'il appelait toujours "la mère" » consiste à vendre des assurances contre les rançons aux multinationales opérant au Proche-Orient et en Amérique latine. On comprend à demi-mots qu'il est un correspondant local de la CIA. Il est aussi le supérieur hiérarchique du narrateur. 

 

• L'action se situe en effet dans une période de tension internationale : « Le prix du pétrole était un indice de l'angoisse du monde occidental.» Il est fait mention du début de la guerre entre l'Irak et l'Iran, pays où le nouveau pouvoir prend les Américains pour le Grand Satan. L'Iran a porté la guerre dans le Golfe ce qui se répercute sur les taux d'assurance sur le transport du brut : « voilà qui pourrait doubler la prime des pétroliers (…) Des carcasses de pétroliers jonchent le détroit.» Néanmoins, voyageant pour leurs affaires depuis la Grèce jusqu'au Pakistan et du Yémen en Turquie, ces personnages achètent de nombreux tapis d'artisanat proche-oriental, valeur refuge que seul James ignore. « C'est très intéressant, me disait Eliades, la façon dont les Américains apprennent la géographie et l'histoire du monde à mesure que leurs intérêts se détériorent, dans un pays après l'autre.»

 

• À côté de ces cadres que James rencontre généralement à Athènes dans des soirées souvent en couple, passées au restaurant, et émaillées de conversations arrosées, Owen Brademas est comme une antithèse. C'est un archéologue proche de la retraite qui exerce à Kouros une obscure petite île des Cyclades épargnée par le tourisme. Kathryn, trente-cinq ans, l'épouse de James, participe comme bénévole aux fouilles sous la direction d'Owen, en attendant de rejoindre Canada un musée spécialisé dans la culture indienne. James est séparé de son épouse, — à qui il a reproché « vingt-sept perversités » — mais il lui rend visite sur l'île grecque, ce qui lui permet de voir son fils Tep appelé ainsi en honneur du grand père, Thomas Arthur Pattison. Tep est amateur de langage codé, et, en dépit de son jeune âge, il a entrepris d'écrire le roman de la vie d'Owen, cet érudit passionné qui connaît aussi bien Byzance que les Omeyades et s'intéresse à tous les alphabets. 

« Il leur expliqua qu'il était engagé dans l'épigraphie, son premier amour toujours en vigueur, l'étude des inscriptions. Il partait en expéditions solitaires, abandonnant le chantier minoen à son assistant. Il était revenu récemment de Qasr Hallabat, un château en ruine dans le désert de Jordanie, où il avait vu les fragment d'inscriptions grecques connues comme l'édit d'Anastase. Avant cela, il était allé à Tell Mardikh pour étudier les tables d'Ebla ; au mont Nebo, pour voir les mosaïques, à Jerash, à Palmyre, à Éphèse. Il leur raconta qu'il était allé à Ras Shamra, en Syrie, pour examiner une unique tablette de terre cuite, à peu près de la taille d'un médius d'homme, qui contenait les trente-six lettres de l'alphabet du peuple canaanite, qui avait vécu là plus de trois mille ans auparavant.»

 

• Lors du séjour à Kouros James a prêté attention à des rumeurs colportées par on ne sait qui et reprises par Owen. Une sorte de secte commet des crimes rituels dans la région ; l'année dernière à Donoussa, aujourd'hui à Kouros. « On découvrit le corps en bordure d'un village qui s'appelait Mikro Kamini. Un vieil homme, la tête fracassée.» La victime s'appelait Michaelis Kalliambetsos. Owen a été le premier à noter cette correspondance entre le lieu du crime et les initiales de la victime sacrificielle. Il est entré en contact avec ces personnages énigmatiques près d'une grotte non loin de son chantier de fouilles. Pour Kathryn, ces crimes évoquent les sacrifices humains de la Crète minoenne. Son amant d'autrefois en Californie, Frank Volterra, espère pouvoir réaliser un film sur cette secte qui se trouve un temps repliée au cœur du Péloponnèse dans le village de Madula. Au fil du récit, d'autres crimes rituels seront évoqués, en Grèce, en Jordanie, en Iran, au Pakistan. À l'occasion d'un voyage à Lahore où son supérieur met en place un nouveau bureau, James aura l'opportunité d'en savoir davantage sur la secte, de la bouche même d'Owen, qui est venu dans le désert de Thar rencontrer les ultimes membres de la secte. 

 

• Le titre "Les Noms" s'explique par l'inscription en grec — Ta Onómata — vue par James à l'entrée du village du Péloponnèse où Volterra avait espéré filmer les clandestins. Le lecteur pourra trouver d'autres explications : ne serait-ce que par l'intérêt manifesté par Owen pour les langues anciennes, aux alphabets presque inconnus. Les noms, enfin, sont ceux de ces expatriés que James confie à un enquêteur grec après la tentative de meurtre dont, le banquier David Keller à été victime à Athènes. Roman sur les noms donc, mais plus encore roman sur le langage, sur l'apprentissage des langues, sur leur usage compliqué quand on est étranger et peu à l'aise avec elles — autrement dit "barbaroi", barbares, au sens de l'ancienne Grèce. Ces étrangers écorchent le grec moderne. Le dernier chapitre — flash de quelques pages du roman d'Owen par Tep ? — explore la mémoire d'un enfant du Midwest, avec des mots tordus, comme dans "un afreux cochemar". 

 

• Pour avoir lu plusieurs romans de Don DeLillo, j'estime que "Les Noms" pourrait être ce qu'il a écrit de meilleur. C'est une réalisation époustouflante et souvent très visuelle ; le lecteur est entraîné dans un tourbillon de personnages et de cultures — y compris les tapis d'Orient et la danse du ventre. Cette chronique ne donne qu'un petit aperçu de la richesse d'une œuvre qui — faute de notes en bas de page — sera pleinement appréciée avec des connaissances géohistoriques ou géopolitiques portant sur cet espace crucial s'étendant de la Grèce à l'Inde.

 

• Don DELILLO - Les Noms. Traduit par Marianne Véron. Actes Sud, 1990 ; Babel, 2008, 464 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :