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Elle (Pammy) travaille dans l'une des tours du World Trade Center et lui (Lyle) au Stock Exchange. C'est ce qui m'a décidé à lire ce roman publié aux États-Unis en 1977. Non loin des lumières de Times Square, le spectacle de la misère aurait pu hérisser Lyle contre le règne de l'argent roi malgré son activité professionnelle. « Chaque jour les intouchables étaient dehors, des femmes avec des chariots déglingués, un homme traînant un matelas, des ivrognes ordinaires venus du quartier des entrepôts fluviaux ou des cratères des chantiers au bord de l'Hudson, des va-nu-pieds, des amputés, des toxicos, des hommes qui abandonnaient des groupes endormis dans des caisses à poissons sous l'autoroute, et qui boitaient tout au long des môles et des ruelles, du terrain d'atterrissage des hélicoptères, jusqu'à Broad Street, véritables haillons vivants.»

 

• Mais DeLillo nous dépeint de préférence la vie ordinaire du couple, au travail, ou à dîner avec des amis homosexuels. Pammy et Lyle viennent d'acheter un second téléviseur car ils ne zappent pas à la même vitesse l'un et l'autre. C'est un foyer sans enfant, du type "dink" : "double income no kid", plus fréquent à New York qu'ailleurs à ce qu'on dit. Au Stock Exchange, après avoir été témoin du meurtre d'un nommé George, Lyle a fait la connaissance de Rosemary, une ancienne hôtesse de l'air. Chez elle, dans le séjour, une photographie la montre entre George et son assassin, Vilar, qui est en prison. Rosemary confesse à Lyle ses exploits et lui fait rencontrer le reste de la bande terroriste, constituée des amis de Marina. « Nous avons toujours l'intention de frapper le 11 de Wall Street.» Il se laissera convaincre de faciliter la préparation d'un attentat à la bombe contre le Stock Exchange durant l'été. « Dès l'instant où elle porta les yeux sur son sexe, il sentit le début d'une érection.» Les vacances arrivant, Pammy décide d'aller bronzer. Ses amis Ethan et Jack l'invitent dans le Maine. « S'il fallait qu'elle aille à l'aéroport, eh bien elle irait en limousine, avec des cuissardes, un jean délavé et une casquette de gosse des rues.» Cette mise en scène fait sortir Pammy de son ennui. Les jours et les nuits passent en compagnie d'Ethan et de Jack à regarder les étoiles et à douter ou non des ovni... Et puis Pammy va séduire Jack, ce qui ne manquera pas de le déstabiliser.

 

• Par moments, ce qu'on lit nous échappe — c'est un effet fréquent de l'écriture de Don DeLillo que de nous perdre dans le brouillard. C'est sans doute sa façon, sinon de se moquer du scénario, du moins de relativiser le rôle de l'intrigue. C'est comme recourir à des effets spéciaux, ou à une sorte de flou artistique, comme Leonard de Vinci pratiquait le "sfumato". Mais ce flou c'est aussi l'effacement des repères moraux, la progression de l'ennui au quotidien, cet ennui qui fait bâiller Pammy quand elle prend l'avion ou l'ascenseur du World Trade Center. Au contraire, « Lyle cultivait la maîtrise de soi.» En réalité une pure convention, une façade ; il était lassé de son travail et de sa femme. Ainsi est-il réveillé par la perspective d'une double vie. « Imaginez comme ce doit être sexy pour un brave et loyal homme d'affaires ou un professeur. Quelle extraordinaire excitation pour ses nuits…»

 

• Mais demain que retiendra-t-on de ce roman ? Juste qu'on y prépare un attentat contre le centre financier du monde, des années et des années avant le 11 Septembre...? Tout bien considéré, on peut espérer plus, même si ce n'est pas encore "le grand roman américain" après quoi tant de lecteurs courent. 

 

• Don DELILLO.  Joueurs. Traduit par Marianne Véron, Actes Sud, 1993 et collection Babel, 2002, 248 pages.

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS
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