• Psychanalyste spécialiste d'éthique familiale, C.Ternynck analyse le mal être qu'elle entend de plus en plus lors de ses consultations. Adolescents et adultes lui confient leur lassitude d'eux-mêmes : beaucoup d'anxiété, de doutes, de difficultés à faire lien avec autrui.
Dépressions, addictions, TOC, tous ces symptômes tiennent, selon elle, à l'expansion de l'individualisme dans nos sociétés. L'auteur considère que les années 70 ont marqué un changement anthropologique considérable en Occident : à l'inverse de l'ancienne société hiérarchisée et autoritaire s'est développée une idéologie libertaire, parallèlement à une forte inflation consumériste. Chacun se construit désormais lui-même selon ses propres choix : seul compte son épanouissement personnel. Cinquante ans plus tard la plupart des adultes ne sont, selon la psychanalyste, que des "hommes de sable" : leur enfance privée d'ancrages forts, de racines dans "l'humus de l'humain" les rend impuissants à accepter l'aléatoire et les contraintes qui les déterminent, autant qu'à nouer des liens affectifs durables.
• Beaucoup de parents poussent le petit à se "débrouiller seul" trop tôt ; ils se montrent réticents à faire preuve d'autorité de peur que lois et interdits ne le traumatisent et n'entravent son épanouissement. Grave erreur pour C.Ternynck : car sans normes très tôt intériorisées, l'enfant ne sait pas attendre, différer ses envies ni endiguer sa sauvagerie naturelle ; l'autonomie se conquiert précisément en s'opposant aux interdits édictés par l'adulte. Cette éducation trop permissive, en plus de perturber le développement progressif du psychisme, génère des "adulescents" pour qui la jouissance consumériste constitue un but en soi! Ce refus de l'homme de sable de se sentir entravé par l'autre s'illustre autant par l'accroissement du nombre des divorces et des familles recomposées que par le refus parental des contraintes éducatives : on ne veut plus dépendre.
• L'auteur déplore l'expansion des valeurs dites féminines — écoute et sollicitude — et l' indifférenciation de plus en plus marquée entre hommes et femme ; on conteste l'autorité paternelle vécue comme une agression et on discerne de moins en moins les filiations intergénérationnelles : dans ce brouillage des repères, l'enfant n'a plus de référent identifié qui l'entende et lui réponde ; il risque de devenir un adulte violent, en mal de reconnaissance.
• C.Ternynck souligne également la tendance de l'homme de sable à ne plus se sentir redevable, à tolérer de plus en plus mal sa culpabilité et sa responsabilité personnelles : n'ayant pas développé son for intérieur dans l'enfance, il se voit toujours innocent, victime : l'autre, le bouc émissaire, lui, est responsable.
La psychanalyste témoigne de la fragilité de l'homme contemporain dont l'enfance a manqué de cadrage : il ne peut assumer la solitude ni le sentiment d'insuffisance propres à la condition humaine. L'activisme, l'hyper-consommation, le divertissement, comblent un moment son vide intérieur et lui donnent l'illusion de tuer le temps, d'occulter ainsi la perspective de sa mort, ultime échec personnel pour lui inacceptable.
• Un livre éclairant que bien des parents devraient avoir à leur chevet !
Catherine TERNYNCK - L'Homme de Sable. Pourquoi l'individualisme nous rend malades. Seuil, octobre 2011, 247 pages.
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