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Dans cet essai polémique, Alain Mabanckou se dévoile et revendique son engagement d'écrivain congolais de langue française. Après avoir étudié en France, il a choisi d'enseigner la littérature francophone aux USA. Grâce à cette confluence des trois cultures, il sait que l'identité d'un Mabanckou-Sanglot-Homme-Noir.jpghomme ne tient ni à sa terre natale ni à son sang, mais résulte de son choix personnel : "Français avant tout" pour Mabanckou! La forme de son ouvrage renforce la virulence du propos : après la "Lettre à son fils" en ouverture, chaque chapitre convoque un grand auteur référent : de Montesquieu à Leiris, de Fanon à Diop, Mabanckou défend solidement sa position ; sans détours, parfois provocante, elle ne saurait laisser indifférent.

• Comme le suggère le titre, détourné d'un essai de Pascal Bruckner, l'auteur dénonce autant le « sanglot de l'homme noir » que celui de l'homme blanc ; il récuse autant la mode européenne de la repentance que le ressentiment des noirs, érigeant les souffrances nées de la traite et de la colonisation en signe identitaire commun. La haine de l'ancien colonisateur entretient l'intolérance, le fanatisme et l'esprit de vengeance ; rêver le retour à l'Afrique mythique qui jamais n'exista ne peut aider les noirs d'aujourd'hui à se construire et à s'inventer un avenir, mais les rend mythomanes. Mabanckou rejoint la position d'Hélé Beji, de Zadi Kessy entre autres ; après "les soleils des indépendances", les Africains ne sont jamais devenus leurs propres maîtres car leur conscience est restée colonisée par l'image d'eux-mêmes que leur infligèrent les blancs : « Nous sommes comptables de notre faillite » assène Mabanckou. Il y a pire ; ce positionnement victimaire s'accompagne d'un déni de réalité historique : car bien avant la colonisation, les noirs ont vendu leurs propres frères aux Arabes et aux blancs. Mais leur part de responsabilité « reste un tabou parmi les Africains, qui refusent d'ordinaire de se regarder dans le miroir ».

• A. Mabanckou revendique son statut d'auteur francophone car c'est le talent qui fait l'écrivain, non la langue. S'il s'est toujours refusé à écrire dans les langues africaines —« écrire sans la France »—, c'est qu'elles manquent encore d'une grammaire de l'écrit et concernent un faible lectorat. S'il ne rejoint pas les jeunes romanciers "africanistes" c'est aussi parce qu'ils s'inspirent d'une "Afrique de papier" fantasmée et refusent de mettre en mots "les" Afriques d'aujourd'hui et leurs profonds changements. Pourtant, c'est parce que « quelque chose ne tourne pas rond » en soi que l'on devient écrivain murmure-t-il. Même s'il se défend de toute nostalgie de son Afrique natale, Mabanckou avoue ses angoisses. Être congolais, français et américain revient à se sentir souvent apatride ; au détour de quelques anecdotes personnelles, il confie sa déception devant cette France si dissemblable de celle dont il rêvait enfant. Il se sent français et accepté aux USA alors que les Français le voient toujours comme un « congolais-quelque chose » : il en vient à douter de ne jamais sentir la communauté d'humanité qui reste sa raison d'écrire.

• Rares sont les écrivains "de couleur" à s'exposer hors de leurs romans. L'homme à la casquette, amoureux de la SAPE, du subjonctif et de la concordance des temps a osé. En s'affirmant frère, non des seuls noirs mais de tous les hommes, Mabanckou a ouvert le chemin aux écrivains francophones.

Alain Mabanckou : Le Sanglot de l'Homme Noir. Fayard, 2012, 181 pages.

 

Tag(s) : #ESCLAVAGE & COLONISATION, #LITTERATURE AFRICAINE, #LITTERATURE FRANÇAISE
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