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Voilà un récit qui va directement au but, la narratrice bousculant avec témérité les prudences et les conventions. S’il est d’abord question de rendre visite au grand-père chéri resté à Moscou, on découvre vite le pot aux roses : le projet véritable est d’étudier au cours de théâtre sous les auspices de Stanislavski, puis ce rêve s’efface en fin de compte derrière une aventure folle qui commande de traverser toute la Russie de Moscou à l’Extrême-Orient pour compiler les archives du procès et de la déportation d’un arrière-arrière-grand-père.

 

Polina Panassenko nous avait déjà passionnés avec la reconquête de son prénom perdu (Tenir sa langue), la voici chérissant un grand-père assez âgé pour avoir fait la guerre en 1941, qu’elle se garde bien de qualifier de “grande guerre patriotique” puisqu’elle dénonce tous les flons-flons issus de la victoire de 1945 utilisés par les autorités successives pour camoufler une lacune de la taille d’un gouffre : l’absence de procès des responsables soviétiques des crimes contre leur propre population sous la botte de Staline. Il n’est pas bavard le grand-père, c’est un taiseux, un homme encore apeuré par les souvenirs des arrestations arbitraires, et les rumeurs de voisines capables de vous dénoncer. Elle réussit néanmoins à l’entraîner voter contre Vladimir Poutine et nous offre en prime les secrets de polichinelle de ses scrutins truqués.

 

C’est chez ce grand-père moscovite qu’elle va habiter pour entreprendre sa formation de comédienne. Il est bien authentique cet homme-là avec ses bottes de feutre et son gilet de peau de mouton ; il a le cœur sur la main et fait des cadeaux à sa petite-fille revenue de France, russophone et unique étrangère de la classe de théâtre. Elle y bûche évidemment Les Trois sœurs de Tchékhov, cornaquée par des profs aux habitudes qui ne passeraient pas à l’Ouest. D’ailleurs, elle donne sa démission — ils n’avaient jamais vu ça, trop fiers de leur légende — pour se consacrer uniquement à son entreprise d’archéologie bureaucratique.

 

Oui, elle choisit d’affronter seule les bureaux des institutions les plus impressionnantes : les archives du KGB et du Goulag, et leurs employées zélées. Elle n’avait pas supporté la passivité de sa famille face à l’ignorance de ce qu’il advint de son propre arrière-arrière grand-père, cet Ivan Rebizov traité de koulak en 1929, dénoncé en 1937 comme « ennemi du peuple » et mort en déportation. De bureau en bureau, et de Moscou à Vladivostok, de Magadan à la Kolyma, elle parle « à voix haute », traque l’archive et finit par découvrir que l’aïeul était décédé le 5 décembre 1938, dans le même camp que le grand poète Ossip Mandelstam. Son souvenir ramené au grand jour ne vaudrait-il pas une plaque commémorative comme l’association Dernière Adresse le proposait encore avant l’invasion de l’Ukraine ? Jubilatoire.

 

• Polina Panassenko : À voix haute. - Éditions de l’Olivier, août 2026, 260 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #RUSSIE
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