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Née à Kiev en 1903, devenue une romancière française célèbre sans pour autant avoir été naturalisée, Irène Némirovsky travaillait à la rédaction de sa Suite française quand elle a été arrêtée comme juive en juin 1942 et déportée à Auschwitz où elle mourut aussitôt, précédant de quelques mois son mari lui aussi émigré russe. Cette Suite française fut publiée en 2004 seulement, couronnée du prix Renaudot, puis republiée en 2020 dans un version légèrement différente. C’est cette dernière version qui m’intéresse puisque sa première partie Tempête (de juin 1940) reproduit la version dactylographiée par son mari et qu’elle avait retouchée, la seconde partie, Dolce, restant inchangée. Cinq étaient prévues pour en faire un Guerre et Paix à la française. Inachevé, ce projet de roman écrit au plus près de l’actualité reste pourtant une lecture passionnante.
Tempête traite de l’exode précipité des Parisiens vers la province en juin 1940. C’est une véritable Odyssée à l’envers puisque au lieu de revenir dans leurs pénates comme Ulysse, on les voit fuir la capitale par tous les moyens. En voiture, en camion, en train, à vélo, et même à pied comme les Michaud qui n’ont pas trouvé place dans la voiture de leur patron car elle était envahie par les bagages de sa maîtresse, une danseuse, comme toutes celles qui l’avaient précédée dans le lit du banquier.
Déjà on sens bien plus que de l’ironie, de l’humour, du cocasse — ce qui fait dire de Tempête qu’elle est la plus comique des créations d’Irène Némirovsky. Pourtant on est en pleine tragédie : les avions allemands tirent sur les colonnes de réfugiés bloqués sur les routes encombrées qui descendent vers la Loire. Les réfugiés se trouvent à cours d’essence, à cours de vivres, dispersés et les vols et les pillages commencent. Les ponts sur la Loire sont dynamités par les troupes françaises en pleine débâcle pour tenter de retarder la marche de la Wehrmacht vers le midi.
Mais la tragédie n’est pas décrite comme un thriller sanglant, ni autopsiée avec des outils d’historiens, elle est évoquée selon la subjectivité de ses personnages. Ils n’ont rien à faire de l’analyse savante qu’en fera Marc Bloch dans son Étrange défaite. Ils n’ont pas le temps de formuler des hypothèses sur les causes de la catastrophe. Non, ils ne songent qu’à eux, cherchent à avancer, — à joindre Tours ou Toulouse — à manger, à sauver leurs biens, à trouver un hébergement, au détriment des autres. Irène Némirovsky a un plume impitoyable pour les aînés de la famille Péricand, archétype de la grande bourgeoisie enfermée dans une bulle privilégiée, pour le prétentieux écrivain Corte alourdi par ses manuscrits et escorté de sa comédienne du Théâtre français, pour le banquier Corbin qui rêve de devenir membre du Jockey club, pour le collectionneur Langelet qui ne pourrait pas vivre séparé de ses antiques vases chinois. Seul Philippe Péricand, jeune prêtre mobilisé sur le front des Vosges où il meurt dignement les armes à la main échappe à l’ironie mordante de l’auteure.
Dolce change la donne et les points de vue. On passe de 1940 à 1941, le maréchal Pétain est au pouvoir, mais on cite à peine son nom car décrire le régime de Vichy n’intéresse pas la romancière. L’action romanesque se cantonne au village de Bussy en Bourgogne, avatar d’Issy-l’Évêque où elle est réfugiée en famille. C’est son village à l’heure allemande. Des troupes victorieuses viennent s’y installer pour quelques mois et en juin 41, après une fête grandiose au château, les soldats plient bagages pour le front de l’Est. Dans cette partie comme dans l’autre, le sujet du roman consiste à observer les réactions des individus, pas d’expliquer la vie de la communauté nationale. Les officiers allemands logent chez l’habitant, les enfants du village sont curieux d’approcher ces étrangers. Mme Angellier et sa belle-fille Lucile hébergent le lieutenant Bruno von Falk, un homme instruit, avec qui Lucile se plait à échanger, puisque son mari prisonnier lui a été infidèle, tandis que sa belle-mère se mure dans le silence. Le comte de Montmort, nommé maire, n’héberge personne, ce qui provoque des rancœurs dans le village, mais la comtesse ne s’en aperçoit guère, trop perdue dans ses bondieuseries.
Un autre jeune soldat allemand, Bonnet, qui fait office de traducteur pour la Kommandantur est logé chez une fermière enjouée, Madeleine Sabarie — qui avait précédemment soigné un soldat français blessé — , et ledit Bonnet ne se prive pas de flirter avec elle, ce qui provoque la jalousie de Benoit, le mari, quand il rentre au pays après son évasion. Accusé de braconnage sur les terres de la comtesse, Benoit tire sur le jeune officier. Benoit va devoir se planquer ou fuir car il est menacé de mort : c’est le seul drame vécu dans la commune jusqu’à l’été 41 quand Irène Némirovski achève cette partie de sa Suite française, portée par l’amour impossible entre Lucile et Bruno.
Malgré cet épisode tragique, l’ironie est fort souvent présente, avec même de l’humour vache quand Mme Perrin, dont la maison abandonnée a été pillée et vandalisée par les gamins autant sinon plus que par les occupants, vient de Lyon pour réclamer aux Allemands le dentier de rechange de son père et les cornes de cerf de l’antichambre… On ne reprochera évidemment pas à l’auteure de ne pas traiter du sort des juifs — puisqu’on n’en croise pas dans ces deux parties — ou encore d’ignorer la Résistance : n’oublions pas que sa chronique du temps présent cesse en juin 1941.
• Irène Némirovski : Suite française. - Denoël, 2020, 600 pages.
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En participation au challenge organisé par Sibylline et sa Petite Liste.
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